La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 13 février 2017

Ils ont grand faim de phoque.

Paul-Émile Victor, Banquise, 1939.

Un témoignage exceptionnel sur la vie au Groenland.

L’auteur raconte son hiver 1936-37 en compagnie d’une famille Esquimaux* vivant sur la côte Est du Groenland (la partie la plus froide et la moins habitée de cette île immense). Complètement immergé, il parle esquimau couramment et raconte : la faim, les courses en traîneau pour chasser ou aller chercher de la nourriture, les discussions et les négociations pour obtenir un chien, la maladie, les mythes, les jeux, la vie du quotidien d’une population dont le mode de vie est déjà en train de disparaître. Victor va vêtu de plusieurs pulls, de plusieurs pantalons, de gants en peau de phoque – on est avant l’ère du plastique et des tissus synthétiques. Les Esquimaux mesurent la faim en phoques disponibles, car il y a tellement de façons d’avoir faim – et cette particularité du langage en dit long sur la dureté de leurs conditions de vie.

Une rumeur comme un balancement. Une rumeur à peine perceptible qui vient de si loin, de si profond qu’elle fait mal sous les ongles, mal dans les tempes, mal dans tous les pores de la peau. Une rumeur qui est là-dessous, sous moi, sous le traîneau, sous la glace. Une longue plainte sourde, grave, désespérée : la mer.

Petit point : Banquise est la suite de Boréal (que je n’ai pas lu). Les deux volumes possèdent apparemment la même introduction et ça ne pose pas vraiment de problème, mais les premières pages sont du coup un peu déstabilisantes, car on plonge in medias res, en l’occurrence dans la maison familiale.
Car on découvre tout. La maison où vivent 25 personnes et les chiens, la façon de se nourrir et la faim, la faim, la faim dont souffrent les Esquimaux et Victor avec eux, le scorbut dont il est atteint, la façon d’atteler les chiens de traineau, l’art d’empiler les vêtements, la chasse au narval et à l’ours et bien sûr au phoque, voyager sur la banquise et sentir la mer bousculer la glace, passer à travers, etc. C’est un univers fascinant, un monde complet, impossible à résumer ici, qui nous reste à jamais complètement étranger : comment comprendre ces gens qui sont complètement adaptés à un environnement a priori aussi hostile ? Victor s’y sent merveilleusement bien, loin du monde et de son bruit, loin de la quête permanente d’argent, car pendant ce temps, l’Europe sombre lentement dans la folie.

Le Groenland où il aborde est déjà parcouru depuis un certain temps par les Danois qui ont apporté des vivres, des fusils et le christianisme. On est aussi à l’époque où on mesure les crânes à tout va (le mesurage des Esquimaux, c’est quand même particulier). Victor rend un hommage vibrant à Jean-Baptiste Charcot et souligne que ses expéditions sont presque entièrement issues de financements privés.

Cela fait du bien de lire ce livre, de s’éloigner au moins un peu de la France contemporaine, et de s’aérer l’esprit.

* Je sais, aujourd’hui on dit « Inuit », mais pas dans ces années-là.

Mes chiens arrivent à la hauteur de ceux de Kristian. Celui-ci, sans lâcher la banquise des yeux, fait claquer son fouet à gauche de son équipage pendant que j’en autant à la droite du mien pour éviter une mêlée générale. J’entends les petits cris aigus que Kristian utilise pour encourager ses chiens. Au coin de mes yeux, les larmes coulent sous l’effet du vent et du froid.
Quelle vie !






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