Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

jeudi 23 février 2017

Rien n’était stable, rien n’était continu.

Virginia Woolf, La Chambre de Jacob, 1920, traduit de l’anglais par Jean Talva.

L’histoire d’une absence.
Le roman raconte la vie de Jacob, depuis sa petite enfance avec ses frères et sa mère, jusqu’à l’âge adulte, au travers de ses études à Cambridge, de sa vie à Londres, et jusqu’à sa mort. Jacob est surtout vu à travers les regards de ses proches, de sa mère, de ses camarades et des femmes qui tombent amoureuses de lui, parce qu’il est très beau. À travers sa existence, Woolf raconte la vie à la campagne, à Londres, les charmes de la société étudiante… L’évocation du quartier de Saint-Paul et de son petit peuple est très réussie. De Jacob, on ne saura pas grand-chose. Nous n’accédons pas à son intériorité, à ses pensées. Qu’aime-t-il ? Que pense-t-il ? Jacob est silencieux, absent même quand il est présent, difficile à atteindre et à comprendre. Il est déjà un souvenir, une chambre vide. On semble parler de lui déjà comme un mort, comme s’il n’existait déjà plus que dans la mémoire de ses proches.
Le roman tout entier est le signe de la mort, présente par une multitude de symboles plus ou moins évidents. Plus généralement, Woolf raconte les impressions, les sensations, les petites choses fugitives qui s’envolent et qui dépassent la réalité des faits bruts. Ce qu’il reste de quelqu’un, ce sera… une collection de papillons ? un parfum de violette ? La précarité et la fragilité de l’existence humaine est rarement racontée de façon aussi touchante et aussi juste.
E. R. Frampton, Brittany 1914, vers 1920, Tate Britain, M&M.
Ce roman n’est pas dépourvu d’humour, comme l’évocation des Britanniques en voyage à l’étranger ou l’énergie déployée pour la distribution des cartes de visite, si importante dans la vie mondaine, comparée à la bataille de Waterloo. Woolf est également magistrale pour rendre le brouhaha des conversations avec ces bribes de phrases qui se coupent, qui restent suspendues, ces questions sans réponse, ces morceaux dépareillés.
Un très beau roman au ton mélancolique et que je relirai certainement.

Lentement amassée à la pointe de sa plume, une pâle encre bleue noya le point final, où le stylo s’était immobilisé. Betty regardait sans rien voir : des larmes montèrent à ses yeux. Toute la baie devint tremblante, le phare se mit à osciller ; et elle crut voir le grand mât du petit yacht de Mr. Connor ployer comme un cierge de cire exposé au grand soleil. Elle cligna vivement des yeux. Il arrive parfois des accidents terribles ! Elle battit encore des paupières. Le mât se redressa, la houle redevint régulière, le phare rigide ; mais la tache s’était étalée sur la feuille.







4 commentaires:

  1. certainement le roman qui m'a introduit dans l'oeuvre de VW
    c'est un magnifique roman que j'ai lu déjà deux fois mais ...qui sait
    merci à toi pour le lien

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    1. Une découverte pour moi (grâce aux livres d'occasion de Gibert), une réussite !

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  2. Il me semble avoir lu quasiment tous ses autres romans, alors bien sûr celui ci y passera, mais je le veux en vO (oui, je suis spéciale quand il s'agit de vW)

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    1. J'ai lu récemment des nouvelles en VO. En dépit de mon piètre niveau (qui va bien avec la longueur des nouvelles) j'y ai pris grand plaisir. Une très belle langue, qui me donnerait envie de me mettre à l'anglais.

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