La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 24 avril 2017

Tu te réveilles le matin et tu sais d’avance que c’est un jour déjà levé qui se lève.

Emmanuel Dongala, Photo de groupe au bord du fleuve, 2010.

Elles sont un groupe de femmes à casser des cailloux pour des chantiers au bord du fleuve, dans une grande ville d’Afrique dont le nom n’est jamais indiqué. Elles décident d’augmenter leur prix de vente pour obtenir leur dû – c’est le début d’une longue aventure.
Elles vivent dans un monde pauvre bien sûr, mais surtout un monde d’hommes et de corruption. Nous découvrons le portrait de plusieurs d’entre elles, mères célibataires, violées par des soldats, ou veuves spoliées de tous leurs biens par la famille de l’époux, accusées de sorcellerie par leurs propres enfants. Le roman est riche à la fois de son récit principal, qui est porteur d’espoir, et de ces portraits, qui traduisent toute la désespérance de cette société où tous les coups sont permis contre les femmes. De multiples détails concrets sont en l’occurrence très révélateurs pour le lecteur blanc et occidental. Nous sommes dans une ville d’Afrique aujourd’hui, entre commerçants internationaux, diplômés sans travail, téléphones portables et fétiches, petites parcelles, bidonvilles, anciens miliciens.

La ficelle avait été tellement grosse qu’il ne cessait chaque fois d’ajouter « démocratiquement élu » à son titre de député, comme s’il en doutait lui-même.

Leur lutte est à la fois joyeuse et dramatique, marquée par la solidarité entre elles, mais aussi par la dureté de leurs conditions d’existence. La police est aux ordres des puissants, les dirigeants politiques sont soucieux de leur image vis-à-vis des institutions internationales. Les citoyens n’ont pas de droits, mais peuvent recevoir une récompense s’ils possèdent assez d’habileté. Certains portraits sont plus complexes que d’autres, notamment celui de la ministre des femmes, dont le carriérisme est à la fois objet de mépris et d’agacement, mais aussi d’admiration – en voilà une qui s’est faite une place dans un monde d’hommes.
Les femmes du bord du fleuve ont décidé de se regrouper autour de Méré et le roman est écrit de son point de vue à elle, mais à la deuxième personne, au « tu ». C’est un choix étonnant, mais qui rend le récit très dynamique et permet les alternances entre les moments d’action et ceux de réflexion. Ce roman possède beaucoup d’énergie et d’envie de vivre, il se révèle finalement porteur d’espoir.
Taxis à Brazzaville. Wikipedia.
Je note le récit d’une lutte entre femmes pour un homme à l’aide de chansons comme un match de boxe. C’est drôle et terrible quand l’asservissement des femmes prend une telle dimension. Plus généralement, la musique est très présente dans ce roman.

Tu te réveilles le matin et tu sais d’avance que c’est un jour déjà levé qui se lève. Que cette journée qui commence sera la jumelle de celle d’hier, d’avant-hier et d’avant-avant-hier. Tu veux traîner un peu plus au lit, voler quelques minutes supplémentaires à ce jour qui pointe afin de reposer un brin plus longtemps ton corps courbatu, particulièrement ce bras gauche encore endolori par les vibrations du lourd marteau avec lequel tu cognes quotidiennement la pierre dure. Mais il faut te lever, Dieu n’a pas fait cette nuit plus longue pour toi.

Emmanuel Dongala est né à Alindao en 1941, alors colonie française, mais aujourd’hui ville de République centrafricaine. Il a vécu l’essentiel de sa vie à Brazzaville, en République du Congo. Il écrit en français et vit à présent aux États-Unis (tout cela pour dire que j’inscris Congo comme nom de pays, mais que c’est très arbitraire).


L’avis du Carré jaune.

8 commentaires:

  1. J'ai été épatée par cette lecture, tout est tellement bien vu...

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  2. Ce titre m'a réconciliée avec Dongala, dont le titre Johnny Chien Méchant m'avait agacée par son traitement simpliste. Ici, la simplicité n'empêche pas l'auteur d'aborder son sujet avec densité et humanisme.

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    1. Oui il y a beaucoup de matière malgré un fil narratif assez simple et linéaire. Son nouveau titre m'intéresse également.

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  3. "Leur lutte est à la fois joyeuse et dramatique", c'est exactement ça. Ce subtil équilibre fait tout le sel de ce récit dont je me suis vraiment régalée. Et tout comme toi, j'ai trouvée cette ministre agaçante mais on ne peut en effet s'empêcher de l'admirer pour avoir réussi à faire sa place dans ce monde des hommes.
    J'aime beaucoup lire les avis sur ce livre. D'un billet à l'autre, il me revient en mémoire des épisodes de l'histoire absolument savoureux, mais on ne pourrait tous les citer !

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    1. Le portrait de la ministre est vraiment bien fait ! Surtout avec cette fin ouverte.

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