La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 8 juin 2017

Son regard posé trahissait cependant l’homme vivant en lui.

 Edward Abbey, Le Gang de la clef à molette, traduit de l’américain par Jacques Mailhos, parution originale 1975.

Un classique de la littérature américaine !

Nous suivons les aventures d’un quatuor mal assorti qui s’est donné pour mission de détruire les « ouvrages d’art » (= les ponts et barrages) et diverses installations industrielles qui ravagent le paysage du Colorado et empoisonnent les bêtes et les gens. Nos héros : un riche médecin chirurgien accro au cigare, un mormon à trois épouses et connaisseur expert de la géographie locale, un jeune homme revenu du Viêt-Nam accro à la bière et à la dynamite et une splendide jeune femme diplômée de littérature et infirmière.

Son mode opératoire était simple et d’une finesse chirurgicale. Il prenait son jerrycan de cinq gallons d’essence, en aspergeait les pieds et tout autre membre étançonnant les cibles élues, puis craquait une allumette.
On devrait tous avoir un hobby.

C’est plein d’énergie et de vie et ce n’est pas très correct. Car oui, le gang s’en prend aux industries de toutes religions qui détruisent un paysage mythique pour quelques dollars privés, mais il le fait en semant des cannettes de bières, en utilisant massivement les produits chimiques et la violence et avec ses propres codes. Pas ici de théorie politique finement élaborée ou de gentillesse, pas mal de machisme, c’est la réunion d’amis improbables et pas forcément à l’aise dans la société américaine.
Le ton est très enlevé. Le roman associe des descriptions de paysages hautes en couleurs (on n’est pas dans la sobriété du langage), les scènes de discussion et les analyses très techniques au sujet des véhicules, des armes, des explosifs, des industries… On sent une vraie fascination à la fois pour la nature et pour la puissance technologique, c’est un mélange assez plaisant. Finalement, pour saboter une industrie mieux vaut la connaître parfaitement de l’intérieur.

Hayduke et Smith préféraient ne rien tenter de prévoir. Ils pissèrent, rotèrent, pétèrent, se grattèrent, grognèrent, brossèrent leurs dents, déroulèrent leurs duvets sur le sol sablonneux et s’allongèrent pour la nuit.
 
G. O'Keeffe, Long Lake, Colorado, 1917, Santa Fe, G. O'Keeffe museum, RMN.
Ce roman est bourré d’énergie et de joie de vivre, d’astuce et de ricanement. Les diverses institutions (légales, judiciaires, religieuses, familiales) s’en prennent plein la figure et les Indiens et les écolos hippies ne sont pas épargnés. Rien n’indique que le roman prenne entièrement et totalement leur parti, la critique sarcastique s’applique aussi aux héros. La langue en fait volontiers trop, comme les personnages qui entrent en scène avec leurs prétentions et leurs fêlures. C’est le règne de la mauvaise foi bien partagée.

Il y a aussi beaucoup de vautours. La nature n’aime pas forcément les êtres humains, il n’y a ici rien d’irénique ou d’idyllique, ni de bucolique. C’est que c’est l’on est aussi dans un roman d’aventures.

Les étoiles les observaient d’en haut. Des prémonitions préliminaires de vieille lune modifiaient déjà les vastitudes orientales. Il n’y avait pas de vent, nul bruit autre que celui, raffiné par la distance en un fin chuchotement, de l’ample transpiration des forêts de montagne, des buissons de sauge, des genévriers, des pins pignons qui s’étendaient sur 150 kilomètres de plateau semi-aride. Le monde hésitait. Attendait quelque chose. Au bord du lever de la lune.

L’avis de Sandrine (c’est vrai qu’il y a des longueurs, mais on pardonne).



6 commentaires:

  1. Dans mon souvenir, c'est aussi drôle et méchant, et pas bucolique en effet et c'est tant mieux car j'ai un peu de mal avec l'émerveillement béat devant la nature. Ces personnages sont quand même féroces, en voilà qui ne transigent pas avec leurs idéaux...

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  2. Lu et chroniqué il y a très très longtemps. Avec, si je me souviens bien, quelques réticences. Faudrait que je relise.

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    1. Se rafraîchir régulièrement la mémoire, relire, prend autant de temps que lire...

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  3. Lu il y a un bout (2010? 2011?) aaah 2009 http://enlisantenvoyageant.blogspot.fr/2009/06/le-gang-de-la-cle-molette.html
    et la suite
    http://enlisantenvoyageant.blogspot.fr/2010/02/le-retour-du-gang-de-la-cle-molette.html
    Forcément recommandable.

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    1. À la base j'étais méfiante à l'idée d'une suite, mais ce que tu en dis fais plutôt envie. On verra bien.

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