La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 29 janvier 2018

Je suis moi-même l’une des raisons expliquant pourquoi l’histoire vraie a été si dure à raconter.

Kjell Westö, Nos souvenirs sont des fragments de rêves, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud, parution originale 2017, édité en France par Autrement.

Un roman qui se déroule parmi la communauté suédophone d’Helsinki. Après un début in medias res compliqué et inquiétant (les romanciers contemporains, arrêtez ça, merci), le narrateur, rendu à la moitié bien avancée de sa vie, se met en devoir de nous raconter, non pas tant sa vie, que son amitié avec la famille Radell. Le narrateur est issu d’une famille modeste, les Radell sont riches et puissants. Il y a Alex, le garçon, et surtout Stella, le grand amour du narrateur. Ils traverseront une vie entière.

Il n’empêche, j’ai salopé mon récit. Je n’ai pas osé raconter, même d’une manière déformée et indirecte, comment Alex a consumé Klasu. Je n’ai pas osé raconter la carrière de vendeur mutilée en dents de scie de mon père, la vie sentimentale figée de ma mère et son obsession pour le passé. Je n’ai pas osé raconter mes atermoiements entre Stella Rabell et Linda Vogt, ni mon existence d’homme de plus en plus seul et mon cœur de plus en plus fermé à double tour.

Admettons-le : je n’aurais jamais lu ce roman s’il n’avait été situé en Finlande, pays sympathique à mon cœur. Les histoires sentimentales et les angoisses existentielles des contemporains ne m’intéressent guère. Dans le cas présent, l’existence du narrateur ne me semble pas d’un intérêt majeur. Et pourtant, ce gros roman a réussi à m’accrocher et je l’ai lu avec beaucoup de plaisir. Alors ? La réussite provient peut-être de la longueur justement : Westö prend le temps de nous faire fréquenter tout un groupe d’amis, pendant des années, avec leurs évolutions, leurs atermoiements, leurs disputes… Le narrateur prend peu à peu conscience du temps qui passe, de l’importance des souvenirs (même s’ils sont illusoires ou faux). Sa propre existence a peu d’importance (il n’a d’ailleurs pas de nom), mais il constitue le lien entre cette famille qui se déchire, qui vit des drames et qui les surmonte. Le roman abonde en détails concrets qui rendent les personnages très présents et qui les ancrent dans leur génération : leurs goûts musicaux, leur façon de parler le suédois ou le finnois, leurs vêtements, leurs boissons, leur réaction face à la politique internationale. L’ensemble produit un sentiment de réalité et le lecteur a l’impression de connaître ces gens. C’est au final un beau portrait de société.
Helsinki, le monument à Sybellius.
Mention spéciale pour le jaune souffre du ciel d’été finlandais.
J’ai néanmoins préféré Un mirage finlandais où la tension dramatique est plus forte et qui est plus ancré dans l’histoire spécifiquement finlandaise.

Nous étions passés par tous les stades de la relation : l’infidélité, la dispute, la rupture – et pourtant, nos corps hébergeaient la même confiance mutuelle. Nous nous moquions souvent de notre façon de faire l’amour, ironisant sur nos fétiches et nos idiosyncrasies, ce qui ne nous interdisait nullement de recommencer car nous savions que nous prenions tant de plaisir ensemble. Or tout cela avait disparu désormais. Les draps dans lesquels nous dormions conservaient l’odeur de sécrétions séchées, de solitude et de désespoir. Et nous grelottions.

La Finlande sur ce blog : Suomi
Merci à Babelio et aux éditions Autrement pour cette lecture.

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