La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 24 mai 2018

Je crois qu’il y a peu d’endroits où l’on peut trouver une société comparable à celle de Highbury.

Jane Austen, Emma, traduit de l’anglais par Pierre Nordon, parution originale 1815.

L’héroïne est Emma, une jeune femme de 21 ans, riche et indépendante, vivant avec son père, dans un petit coin d’Angleterre. Si elle-même ne souhaite pas se marier, elle se fait une gloire de marier les autres, tablant sur sa sagacité. Mais ce n’est qu’une illusion. Trop sûre d’elle, elle interprète tout de travers et se trompe sur les sentiments de ceux qui l’entourent et sur les siens.
Autant le dire, Emma est une tête à claques et j’hésitais à passer presque 500 pages en sa compagnie. Toutefois j’ai été encouragée par ce très bon téléfilm britannique. Alors ?
Tout d’abord ce n’est pas si simple. Emma possède en effet de nombreux défauts (à ma grande confusion, j’ai d’ailleurs constaté que j’en avais en commun avec elle !), jugeant les comportements des autres selon ses propres souhaits et assez préoccupée de la hiérarchie sociale (non, pas celui-là). Mais elle a aussi bon cœur et regrette de faire de la peine à ceux qui l’entourent. La longueur du roman permet d’ailleurs de développer sa personnalité.

Les deux frères échangèrent un « Comment allez-vous, George ? » et un « Ça va, John ? » dans la plus pure tradition anglaise, dissimulant, sous un calme qui ressemblait fort à de l’indifférence, la solide affection qui, dans certaines circonstances, les eût poussés chacun à faire pour le bien de l’autre tout ce qui est humainement possible.

J’avoue avoir particulièrement apprécié le grand nombre de personnages : le père d’Emma, un vieux monsieur très préoccupé de sa santé et de celle des autres, la sœur, les beaux-frères, le pasteur, Harriet l’amie tout en innocence et simplicité, le mystérieux Franck Churchill, les époux Weston, la belle Jane Fairfax. Sans oublier tous ces personnages dont on entend parler, mais que l’on ne voit pas, comme le fameux monsieur Perry. Tout cela est d’une grande habileté de narration ! Voilà un roman bien peuplé et les possibilités de couples sont très nombreuses, ce qui permet des alliances inattendues, des cachotteries, des retournements de situation. Un des charmes du roman provient d’ailleurs de son climat familial : il est question du repas de Noël, des vacances en famille, des petits-enfants, des souvenirs d’enfance, le tout dans un univers familier et rural, tout à fait apaisant. Point ici de grande famille, de château ou de bals à Bath, la simplicité de l’action permet de s’attacher aux différents personnages.
L’intérêt du lecteur est accru par le fait que l’entrée en scène de plusieurs personnes est retardée et annoncée longtemps à l’avance. En conséquence de quoi, on parle d’eux, on s’interroge, on suppose… mais qui sont ces gens que l’on ne connaît pas ?
T. Sully, Portrait d'homme, 1830, musée de Philadelphie.

C’est un roman qui est original à plusieurs titres. D’abord, alors que plusieurs des romans d’Austen ont pour héroïnes des jeunes femmes de milieu modeste, qui ont pour seul but de se marier dans une société qui rejette les vieilles filles, Emma met en scène une jeune femme qui gère la maison et le domaine de façon tout à fait autonome et qui ne souhaite absolument pas se marier, ni quitter son père ni délaisser cette maison. Il faudra bien que l’heureux élu en passe par là. De plus, l’ironie de l’autrice s’exerce aussi bien à son encontre qu’envers les autres personnages, grâce à un usage audacieux du discours indirect libre. Le lecteur est bientôt invité à se méfier de ce qui lui est raconté, notamment par Emma, qui n’est pas une observatrice très fiable. Comment deviner qui aime qui dans ces conversations élégantes et bien élevées ? À nous de lire entre les lignes. Le lecteur a réellement l’impression de voir chacun et chacune évoluer librement, sans être conduit par avance. On est dans l’inattendu du quotidien, dans les surprises qui peuvent survenir au détour d’un thé.
À noter : le film mettait très justement en exergue la dimension sociale du roman. Les bons époux administrent bien leurs domaines et lisent des romans. L’ironie d’Emma me semble d’ailleurs moins corrosive (ou plus diluée) que celle d’Orgueil et préjugés.
Un gros bémol (commun, hélas, je crois, à tous les romans d’Austen, mais aussi à ceux de Charlotte et Anne Brontë) : cet époux est bien trop vieux pour Emma ! Il y a même des dialogues qui mettent franchement mal à l’aise.
J’aime beaucoup la pudibonderie du roman sur la grossesse ! Cachez ce gros ventre !

Bref, un grand plaisir de lecture.

Quand elle vit simplement le boucher avec son plateau, une petite vieille bien propre qui s’en revenait des courses avec son panier plein, deux chiens qui se disputaient un os tout sale, une ribambelle d’enfants qui s’attardaient à la petite vitrine de la boulangerie en contemplant le pain d’épice, elle se dit qu’elle n’avait pas de quoi se plaindre, et que le spectacle était suffisamment intéressant pour justifier sa présence sur le pas de la porte. Un esprit éveillé et détendu peut se satisfaire de ne rien contempler, et rien de ce qu’il contemple ne le laisse indifférent.






8 commentaires:

  1. Mon commentaire a disparu !
    Je te disais quoi... ?
    Ah oui ! je te disais que quand j'ai lu ce titre, une découverte de l'auteur, j'avais 15 ans. Et je n'ai pas su apprécier les subtilités de l'écriture, car trop jeune et trop sensible au côté romanesque de l'histoire.

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    1. C'est vrai que c'est un roman compliqué, puisque les mêmes événements donnent lieu à des interprétations opposées. Il y a tout un jeu où ce qui est écrit fonctionne presque par antiphrase.

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  2. Lu, relu. Bien sûr. Vu le film (un des films, je suppose)
    L'âge de l'époux? Ah oui, je n'y ai pas fait trop attention. L'époque sans doute. Quoique de nos jours, 20 ans d'écart, ça se trouve.

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    1. Ça se trouve à toutes les époques, mais ce qui m'énerve, c'est que c'est systématique. Et puis en l'occurrence dans ce roman, il l'a vue grandir, alors ça donne des conversations vraiment bizarres.

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  3. Il ne me reste plus que deux titres de l'auteure à lire (il faut dire qu'elle n'a pas été très prolifique) dont celui-ci. Je me le garde sagement avec son acolyte Persuasion pour les prochains mois <3

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    1. Il m'en reste 2 également (3 en comptant Lady Susan), nous sommes à égalité.

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  4. Je n'avais pas perçu l'angle plus général de ce livre par rapport aux autres, mais je pense que tu as raison. Je n'avais pas trop aimé ce livre. Pour l'écart d'âge, effectivement je me rappelle des conversations qui mettent un peu mal à l'aise, mais c'est encore plus marquant dans "Le Comte de Monte-Cristo" que je viens de finir (passer de "ma fille" à "mon amour"...).

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    1. Oui les trucs du XIXe siècle sont hyper malsains sur ce point. Genre Le Bossu ! L'horreur ! Plus généralement, le cher élu aura toujours quelques années de plus, et surtout plus d'instruction que sa belle (Anne et Charlotte Brontë). Je trouve ça très agaçant.

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