La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 10 novembre 2020

Ben de la voile ! mais pas de gouvernail !

Germaine Guèvremont, Le Survenant, 1945.

On est au début du XXe siècle. Un soir, à l’heure de la soupe, un homme arrive à la ferme des Beauchemin. Il n’a pas de nom, on ne sait pas d’où il vient, mais il connaît plein de choses. Il s’installe – provisoirement.


Après la soirée, en entr’ouvrant la porte, Didace entendit dans le ciel un long sifflement d’ailes : un dernier volier passait comme un coup de vent. Les canards sauvages voyageaient de nuit, sans un cri, à une grande hauteur, de leur vol rapide du départ.

C’est la fin, se dit-il, le cœur serré.

Longtemps il resta attristé, sur le seuil de la porte. Et il sut, une fois de plus, que l’ordre de l’hiver allait bientôt succéder à l’ordre de l’automne.


Un court roman, ancré dans la ruralité du Québec, mais plein de vie, d’énergie et de soleil. Qui est cet homme, ce Venant, ce Survenant, ce grand roux qui travaille dur à la ferme, mais boit tout ce qu’il a, est incapable de rester à un endroit plus de quelques mois ? Il se heurte à la méfiance des « gens d’ici », qui ne sont jamais allés plus loin que le marché d’à côté, et dont les ancêtres pourtant sont venus de très loin. Il suscite la rage, l’agacement, la jalousie. Il rencontre également la confiance inexplicable de Didace Beauchemin, lui qui n’est satisfait ni de son fils ni sa bru. Il suscite l’amour chez la voisine et la sympathie chez quelques-uns. Il apporte avec lui du vent et de l’oxygène et tout le monde n’est pas prêt à l’accepter. Pourtant, même ceux qui ne l’aiment pas trop sont ébouriffés et secouent un peu le joug du quotidien.

C’est aussi la peinture d’un monde rural. Les rôles de chacun y sont fixés et cloisonnés. Les hommes ceci, les femmes cela. Il y a la terre qu’il faut conserver pour la transmettre à la génération suivante. C’est lourd et rassurant tout à la fois.

La nature tient une place essentielle dans ce roman. Les saisons sont rythmées par l’arrivée de la neige et du soleil, par l’arrivée et le départ des canards, par la chasse, par les travaux des champs, par le rythme des veillées. C’est une région d’eau, d’étang et de rivière.

Il y a la langue. Belle, poétique, très dense et concrète. Les mots du terroir et des paysans.

Survenant a une dimension mythique. Il échappe aux réalités du quotidien. Il sait tout faire. Il apparaît et disparaît un jour, sans que l’on sache pourquoi. Et après, on n’est plus comme avant. Il incarne la liberté et cette idée d ne pas suivre les ancêtres ou la voie toute tracée.

Fortin, Saint-Siméon, Montréal BA (dépôt d'une col. privée.)

 

Le vent, un vent d’octobre, félin et sournois, qui tantôt faisait le mort, comme muet, l’œil clos, griffes rentrées, allongé mollement au ras des joncs secs, et insoucieux de rider même d’un pli la surface de l’eau, maintenant grimpé au faîte des branches, secouait les arbres à les déraciner. En deux bonds il fonça sur la route, souleva la poussière à pleine rafale, entraîna les feuilles sèches dans une danse folle et poussa même, hors de son chemin, un passant. Puis il harcela la rivière qui écumait, moutonneuse, et colla les embarcations à la grève, ébranla les toits des vieux bâtiments, ouvrit les portes à deux battants et courut aux champs coucher un dernier regain : un vent du diable, hurlant à la mort. Il fit rouler un bidon jusqu’au bas du talus.

 

Merci Sylvie pour la lecture.

Une autrice.


Le billet de Karine qui n’a pas accroché. Je comprends, car moi-même je m’y suis prise à deux fois pour le lire. Il faut dire qu’il ne se passe quasiment rien et que le langage exige de nous une certaine patience.

 

Bon pour Novembre au Québec, dans la catégorie "Un roman où il y a de l’amour" - représentée par cette belle chanson de Richard Desjardins : Tu m’aimes-tu.


 



13 commentaires:

  1. Réponses
    1. Ah si tu n'as pas d'amie québécoise qui te le glisse dans le sac avant de partir...

      Supprimer
  2. je ne sais pas si l'intrigue vaut la peine mais le langage est superbe et rien que pour ça cela doit valoir la peine de le lire

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pas une langue facile, mais oui, elle vaut largement le voyage !

      Supprimer
  3. Ça me fait plaisir mon amie. Bisous

    RépondreSupprimer
  4. https://www.youtube.com/watch?v=XdutRABX2K4

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oh merci pour le lien ! (et pour le livre aussi naturellement)

      Supprimer
  5. Un roman qui m'a beaucoup fait rêver il y a... longtemps :-)

    RépondreSupprimer
  6. Tu as raison, le survenant a une dimension mythique. Je n'y avait pas pensé.
    Une lecture inhabituelle. J'ai acheté la suite lors d'un voyage au Québec, il faut que je la lise.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai vu qu'elle avait écrit d'autres romans, dont la suite, mais ils n'ont pas l'air aussi connus. Il faut que je me renseigne auprès de ma source québécoise !

      Supprimer
  7. Tu te souviens de ce qui t'avait déplu la première fois, car ici, on semble voir que tu as bien aimé, et tu m'as rappelé des souvenirs de cette lecture scolaire!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'avais l'impression que c'était prévisible (l'homme qui débarque de l'extérieur et qui chamboule et sème la zizanie), un peu à tort parce que c'est vrai, mais que le climat est plus apaisé que cela.
      Un peu de mal aussi avec la langue, disons qu'il serait dommage de le lire trop vite.
      Je crois que je l'avais commencé, puis abandonné, puis lu les dernières pages, puis mis de côté et je l'ai repris. Je crois que j'ai quand même passé les pages où ils sont dans un bar à picoler, ça me plaît pas trop.

      Supprimer

Les commentaires sont "modérés" en espérant ne plus avoir droit à compter les escaliers et les feux rouges (Blogspot enquiquine le monde). Si le compte Google ne marche pas, vous pouvez juste indiquer votre prénom (et croisez les doigts). Merci !