La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 22 juin 2021

Des éventails, des tabatières, des gants, des mitaines et des fichus anglais.

 Camille Dejardin, Madame Blakey, une femme entrepreneure au XVIIIe siècle, 2019, PUR.

 

On dit souvent que dans l’ancien temps, parmi les femmes, seules les veuves pouvaient bénéficier d’une relative liberté et autonomie, jouissant du statut de femme mariée, mais n’ayant pas besoin de l’autorisation d’un protecteur pour agir. Les autres se contentant « d’aider à la boutique » sans être reconnues. Sauf que l’exploration des archives montre en réalité que les femmes, de divers statuts, parviennent régulièrement à pousser les murs des interdits juridiques pour vivre, agir et entreprendre. C’est l’exemple de Madame Blakey.

On est au XVIIIe siècle, à Paris. Marguerite Aumerle épouse Guillaume Blakey (anglais naturalisé). Ils tiennent ensemble un commerce, mais lui est inventeur. Et puis, séparation de biens, mais le commerce continue. Elle ouvre le Magasin anglais. Des difficultés financières, elle tient bon. Son mari et certains créanciers l’accusent de banqueroute frauduleuse. Elle est arrêtée, jetée en prison. Elle se défend et est libérée, lavée de tout soupçon. Elle reconstruit son magasin et demande la séparation de corps. Ah mais ! Aux historiens de comprendre les ressources que peut mobiliser une femme décidée à entreprendre.


Les femmes étant exclues a priori des espaces de négociation et de décision, il y a peu de chances de trouver dans les listes de notabilité, les membres des chambres de commerce, des tribunaux de commerce, conseillers municipaux ou généraux, députés la moindre trace d’une femme entrepreneure.


Comme souvent pour ce genre de sujet, les sources habituelles ne sont guère utiles. Les femmes ne possèdent pas d’autonomie juridique et doivent sans cesse être autorisées à agir. Elles sont interdites de corporation et n’apparaissent donc pas dans les archives officielles. On les trouve dans les archives des notaires, signant des procurations, ou les archives privées, écrivant des lettres. En l’occurrence, la chance fait que Dejardin a pu étudier la correspondance professionnelle de la dame Blakey.

Bien sûr, les sources sont partielles et Dejardin est souvent réduite aux conjectures. Elle se demande notamment si Madame Blakey choisit des stratégies spécifiques parce qu’elle est une femme. C’est en partie vrai. Par exemple, on constate qu’après la séparation de corps il y a toujours une présence masculine (=une autorité responsable) pour l’autoriser à agir. Et puis, le commerce, surtout international, fait appel au crédit, donc à la confiance, donc à la bonne réputation et à la moralité. Les attentes ne sont pas les mêmes en la matière pour un homme ou pour une femme. Encore que les négociants sont surtout attachés à la bonne tenue des affaires et à leur remboursement et semblent peu distinguer le sexe de leur argent.


Les travaux actuels en histoire des femmes ne font que confirmer cet écart entre les normes et les pratiques. Plusieurs recherches récentes ont mis en lumière les stratégies féminines dans le milieu commerçant pour faire face à des interdits juridiquement établis. Dans le cas de Madame Blakey, les sources permettent aussi de comprendre les stratégies qu’elle développe elle aussi dans l’exercice de son activité. Elles concernent principalement les années qui suivent sa séparation de biens en 1762 pendant lesquelles elle acquiert une progressive autonomisation ; une dynamique qu’elle parachève en 1773 lors de l’ouverture d’un nouveau magasin, indépendamment de son époux.

Duplessis, Portrait d'une dame, Musée Condé

Nous voyons notre petite héroïne mobiliser ses réseaux, acheter en Angleterre, vendre à Paris et en province, en Suisse, à la Réunion, en Espagne. Elle emprunte, rassure ses créanciers, donne des garanties. C’est la vie quotidienne des négociants parisiens ! Se construire un réseau social solide lui permet de faire face à ses difficultés financières et juridiques et constitue une ressource qu’elle peut opposer au conflit qui l’oppose à son mari et à l’absence de soutien familial. Il lui permet d’être plus autonome.

Il s’agit d’un cas particulier, étudié en détail, et le lecteur (s’il n’est pas historien professionnel) peut rester sur sa faim en se disant : « Bon d’accord, quelques femmes parvenaient à faire du commerce, et alors ? » Ce travail ponctuel constitue pourtant une étape pour mieux connaître les réalités complexes du commerce au XVIIIe siècle, de la vie et des stratégies des femmes, qui peuvent travailler à leur compte, sans être veuves, sans être simplement des auxiliaires du mari, même si elles sont plus ou moins (in)visibles dans les archives parvenues jusqu’à nous.

Je suis très impressionnée. Cette publication est issue d’un master 2, ce qui explique ce côté ponctuel et un peu court. Mais que voilà un travail historique remarquable ! Qui laisse augurer d’une thèse encore plus intéressante ! Rendez-vous dans quelques années.

 

Il ressort de ce travail un contraste entre les difficultés institutionnelles et juridiques et une intégration sociale réussie dans un milieu négociant à prédominance masculine. La Dame Blakey s’insère dans un réseau qui a depuis longtemps déterminé ses propres règles et elle prend le parti de les assimiler pour mieux les utiliser. La mobilisation sous diverses formes de ce réseau et son succès témoignent de l’autonomie sociale dont dispose la Dame Blakey.

 

J’avoue avoir une faiblesse pour ce Magasin anglais, qui reflète un début d’anglomanie dans la France aisée du XVIIIesiècle.

Une autrice.

 

11 commentaires:

  1. j'adore ton blog avec tes lectures extrêmement éclectiques c'est un bonheur

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    1. Ah c'est sûr que celui-ci sera plutôt sur les carnets Cairn ou Hypothèses des doctorants ou enseignants chercheurs que sur un blog littéraire ! Mais quand on aime l'histoire et le XVIIIe siècle, ça donne ça.

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  2. Mais c'est fortement intéressant! Je me demande si au Moyen age les femmes n'avaient pas encore plus d'autonomie dans le commerce?

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    1. Je ne sais pas, mais je sais qu'il y a des études sur le sujet, même s'il est encore plus compliqué de trouver des sources sur le commerce privé et sur l'activité des femmes pour cette époque. Cela dépend aussi des régions (le droit n'est pas le même). On sait que les épouses travaillaient bien sûr, mais là, l'originalité est qu'il s'agit d'une femme séparée.

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  3. merci pour cette belle découverte!

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    1. Tout le plaisir est pour moi, partager des études innovantes !

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  4. Chapeau à Madame Blakey, et chapeau aussi à Camille Dejardin pour ce travail de recherche qui parait vraiment passionnant. Et publié a partir d'un master 2 en plus! Sais-tu où et avec qui elle a fait cette thèse de master?

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    1. Mémoire dirigé par Anne Conchon qui enseigne à Paris I, histoire économique, préindustrielle, fiscalité. Je ne connais rien en ce domaine !

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    2. Moi non plus mais ça reste passionnant!

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