La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 2 février 2023

De tous les peuples de l’URSS, pourquoi n’y en a-t-il aucun qui soit plus détesté que les Juifs ?

 Hersh Smolar, Le Ghetto de Minsk. Les partisans juifs contre les nazis, parution américaine en 1989, traduit de l’anglais par Johan-Frédéric Hel Guedj, édité en France par Payot en 2022.

 

Hersh Smolar, en acteur et auteur de l’histoire, raconte comment les juifs de Biélorussie et d’une partie des terres soviétiques ont été rassemblées par les nazis dans un ghetto, à Minsk, comment ils ont été progressivement tués, mais aussi comment plusieurs milliers d’entre eux ont réussi, non seulement à survivre, mais aussi à rejoindre les partisans de la forêt et à combattre l’ennemi, armes à la main, et comment l’URSS a décidé d’oublier la spécificité du crime commis contre les juifs et l’apport des combattants juifs.


Le jeune Sima Schwartz a installé dans son appartement un atelier où quelques femmes tricotaient des mitaines permettant à un combattant de tirer au fusil par temps froid sans avoir à retirer un gant. Rachel Koublin et Celia Botvinik sont allées de maison en maison procéder à une collecte de sous-vêtements d’hiver. Dans la chambre d’Ida Aller, d’autres femmes cousaient ces vêtements de contrebande dans les capelines de camouflage, indispensables en hiver. Une petite troupe d’enfants jouait devant la maison ; en réalité, ils montaient la garde.


Un livre d’histoire extrêmement intéressant à plus d’un titre. Smolar était au début de la guerre un juif et militant communiste, aguerri à l’action clandestine en faveur de l’URSS, mais sans illusion sur les dangers du régime. Enfermé dans le ghetto, il n’a de cesse d’informer les juifs sur la réalité du génocide entrepris par les nazis et sur l’absence de soutien (au moins au début) de la part de Moscou. Ensuite, il entreprend de coordonner les actions pour faire sortir les juifs du ghetto et leur permettre de rejoindre les rangs des partisans. À la fin de la guerre, il fait lui-même partie de ces combattants saboteurs, artisans de la victoire contre le nazisme.

Son propos vise à raconter l’existence de ce ghetto, moins connu que celui de Varsovie, mais aussi et surtout, comme le souligne le sous-titre (et que l’éditeur français a choisi de ne pas reproduire sur la couverture ? Pourquoi ? ça fait trop livre de guerre ?), d’indiquer précisément comment les juifs ont pris part à la lutte. Ils n’ont pas seulement été délivrés. Ils ne sont pas laissés faire comme des moutons. Ils se sont échappés (ou ont tenté de le faire), ont saboté aussi bien du matériel que les voies de chemin de fer, ont volé des armes, ont tué, ont fait exploser. Et pourtant l’antisémitisme était également présent chez les partisans et chez les dirigeants venus de Moscou.


Bunke Hammer, 12 ans, avait mémorisé les sentiers conduisant à la forêt avec une telle précision que chaque fourré sur son chemin lui semblait avoir été placé là à son intention particulière. Ce garçon a été capable de mener plus de 100 Juifs jusque dans la forêt sans tomber une seule fois dans un piège des nazis.


Il y a énormément de noms de personnes, que je n’ai pas vraiment retenus. Il me semble que Smolar a à cœur de transmettre la trace de tous ceux, grands ou petits, qui ont contribué à ces événements, que ce soit d’héroïques combattants, de simples messagers, de soutiens fidèles, connus quelquefois simplement par leur prénom (tout comme il importe de laisser la trace de tous ceux qui ont collaboré avec les nazis ou qui ont tenté d’étouffer la culture juive).

De même, il y a l’énumération précise des actions de sabotage, qui montre l’importance de la contribution des hommes et des femmes, des enfants et des vieillards, à la défaite allemande.

Il y a aussi de nombreux noms d’organisations et de comités (juif, antifasciste, de résistance, etc.) qui se forment et se reforment et se regroupent, entre lesquels on se perd un peu. Ce n’est pas très grave.

Cet aspect factuel ne doit pas vous rebuter, car il constitue en réalité une véritable thèse dans un contexte où l’apport des combattants juifs est minimisé ou nié ou noyé dans la masse. Il s’agit justement de l’affirmer. 


La plupart de nos guides en forêt étaient des enfants qui, dans le ghetto, avaient cessé d’être des enfants. Ils avaient appris à éviter de croiser l’ennemi, et mieux que bien des adultes. Ils comprenaient très bien ce qui attendait les Juifs, là où on les avait enfermés. Ils ont rapidement maîtrisé les règles de base de l’action clandestine. Ils souriaient très rarement.

Monument aux morts de Port-de-Bouc (13).

Ce livre nous permet, à nous autres Français, de percevoir un autre volet de l’Holocauste, celui qui a été effectué par des fusillades, sur des populations soviétiques, en terre soviétique. Smolar tente de présenter certaines particularités de ce contexte. Il y a les dégâts de la soviétisation en Biélorussie (exécutions, déportations, avec pour cible les élites du pays, mais aussi les juifs). Le fait que la presse soviétique n’avait jamais mentionné ni la Nuit de cristal ni le fascisme rendait peu crédible la menace d’anéantissement des juifs. D’un autre côté, de nombreux communistes possédaient une expérience de la clandestinité, ce qui a constitué un atout pour mener la lutte.

Le récit est très factuel et précis. L’émotion reste contenue. Elle est décrite, plus qu’exprimée. Les notes personnelles sont rares. Le résultat est vraiment très impressionnant.

 

Les pleurs qu’ils avaient réprimés ont éclaté en une longue plainte gémissante que l’on entendait monter dans toutes les rues. Nombre de ces travailleurs n’ont plus retrouvé personne de leur famille encore en vie. Les logements étaient vides. Des hommes pleuraient et sanglotaient sans retenue. D’autres maudissaient avec une rage impuissante. La destruction, les mares de sang sur le sol, la désolation et le malheur, tout cela jetait un linceul de désespoir sur tous et sur chacun. Personne n’avait de paroles de réconfort à offrir, nulle part.

 

Une lecture qui n’est pas sans faire écho à celle des Partisans d’Aharon Appelfed.

 

Une première version de l’ouvrage est parue en yiddish en 1946 à Moscou. Une deuxième version en russe est parue en 1947, toujours à Moscou. Après-guerre, Smolar vit en Pologne, jusqu’à la fin de sa vie qu’il passe en Israël.  Une version anglaise remaniée, s’appuyant sur des documents d’archives, paraît en 1989 aux États-Unis.

 

Les blogs consacrent une semaine à l’Holocauste, d'après une initiative de Et si on bouquinait un peu et de Passage à l'Est.




 

9 commentaires:

  1. Je fais paraitre demain un billet sur la destruction des juifs de Wilno où l'on retrouve un peu ta problèmatique
    ce qui est fou c'est de penser que certains de ces hommes et femmes qui ont réchappé au génocide qui ont combattu contre les nazis se sont ensuite pour beaucoup retrouver au Goulag !!!

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    1. Ah le livre dont tu vas parler m'intéresse. Les deux ont l'air très complémentaires.
      Ce que tu dis est très bien expliqué dans le livre. La destruction de la culture juive et yiddish ne s'est pas arrêtée avec la guerre.

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  2. Cela m'intéresse, car on connait peu ce qui s'est passé dans le coin , surtout la résistance des juifs.

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    1. C'est sûr que les juifs de Biélorussie, ce n'est pas le coeur de ce que l'on connaît.
      J'ai lu un article hier https://www.radiofrance.fr/franceculture/auschwitz-en-images-apprendre-a-lire-les-traces-laissees-par-les-nazis-7256120
      où il est bien expliqué qu'Auschwitz est un élément du dispositif nazi, le plus connu et peut-être le plus spectaculaire, mais loin d'être le seul. Difficile de percevoir tout cela.

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  3. Nommer les disparus, c'est essentiel même si le lecteur s'y perd un peu. Moi aussi j'ai pensé aux Partisans d'Appelfeld

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    1. Oui cet exercice de nomination constitue un des objectifs même du livre.

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  4. Minsk m'avait donné l'impression d'une ville quasiment sans passé, et j'ai du mal à me représenter où il était et ce à quoi il pouvait ressembler. De même dans d'autres villes où je ne me souviens pas du tout avoir vu de traces d'ancienne présence juive. Une des bibliothèques ici à la version anglaise du livre, donc, lecture à suivre. Merci!

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    1. D’une certaine façon le livre annonce cet effacement méthodique de tout le passé juif.

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    2. Quand j'écris "où il était", je parle du ghetto, au cas où ce n'était pas clair!

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