La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 4 octobre 2011

Le geai a cessé de crier.


Hédi Kaddour, Waltenberg, Paris, Gallimard, 2005.

Un roman que j’ai lu l’année dernière, à une époque où je n’avais pas encore mon blog. Lecture un peu lointaine donc, mais il m’avait intéressée et j’avais envie de vous en parler.

Le récit est totalement irracontable, s’étendant de 1914 à 1991, ce que l’on appelle communément une grande traversée du siècle. Il s’effectue selon divers points de vue et la chronologie n’est pas linéaire (800 pages en poche)… donc je ne vous dirais quasi rien de l’intrigue. Disons que se tissent ensemble une histoire d’amour entre journaliste et cantatrice, des entrelacs diplomatiques, une taupe à l’ambassade de France de Moscou, une vie intellectuelle brillantissime rattrapée par les guerres de l’Europe…
 C’est un roman très brillant qui se lit comme un bon vieux feuilleton. On est cramponné du début à la fin. D’ailleurs Waddourg enseigne la littérature et collabore à plusieurs revues d’histoire et de critique littéraires, et cette culture se respire à pleine page. Le bon gros vieux roman du XIXe siècle, Thomas Mann, Fabrice à Waterloo, etc, les références sont innombrables, brillantes et jubilatoires. 

Deux passages mémorables :
Le premier est l’évocation de toutes les hypothèses forgées à propos de la mort d’Alain-Fournier lors de la Première Guerre mondiale. Ici nous avons le récit d’une bataille folle furieuse où le dernier régiment de cavalerie française lance une charge héroïque contre les tout premiers avions de l’armée allemande.
Partout, des Vosges à la Manche, on a commencé à se battre pour de simples points sur la carte, et Gilberte Swann a écrit à Marcel que le raidillon de Méséglise, bordé d'aubépines, et le champ de blé où soufflait le vent des amours d'enfance sont devenus cette cote 307 dont les journaux ont tant parlé.

Gisèle Freund, André Malraux s'adresse au Congrès pour la défense de la culture, Paris
1935, Paris, musée national d'Art moderne - Centre Georges Pompidou, image RMN.
Le second que je retiens se déroule lors d’un dîner à Singapour réunissant Max, journaliste, un professeur d’histoire et sa femme, le diplomate de Vèze, Malraux, le consul français à Singapour. Des pages et des pages de pur bonheur :
L’index de Malraux trace une ligne sur la table.
« On pastiche et on isole le dixième qui n’est pas imité, on essaie de mettre le reste en accord avec ce dixième. »
Malraux s’est reculé, les mains au-dessus de l’assiette se mettent à caresser l’idée comme ferait un potier attentif.
« On joue avec le pastiche dépassé, le début de mon roman, cher baron… »
La voix reprend peu à peu de la rondeur, de l’affection ;
« Évidemment c’est du polar, ordinaire, la nuit, les klaxons, l’angoisse, le lecteur doit avoir les poils qui se hérissent, pas de honte à avoir, voyez Hugo, Les Misérables, l’angoisse qui tord l’estomac. »
Les mains de Malraux jointes à nouveau, un index tendu :
« On pastiche le polar, ou Laclos. »
De Vèze retire doucement sa chaussure droite. 

Oui, parce que pendant que Malraux discourt sur La Condition humaine avec tous ces tours de main, de Vèze entreprend d’aller caresser avec son pied droit la jambe de la femme du prof d’histoire.

Bémol : ce roman pourrait ne jamais s’arrêter. La trame narrative semble un peu gratuite, pourquoi commencer à ce moment, s’arrêter à cet autre. Je crois que je demande un peu plus de structure.

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