La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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vendredi 26 juillet 2013

Je n’oublie pas que je suis homme et que, pas plus que toi, je ne suis maître du lendemain.


Sophocle, Œuvre complète, quelque part dans le Ve siècle avant notre ère, traduit du grec par Robert Pignarre.

Mes billets sur Ajax, Antigone et Électre.
Sophocle serait l’auteur de 123 pièces mais seules 8 (en comptant les fragments des Limiers) nous sont connues. Ce qui fait réfléchir aux incertitudes de la postérité. Cela rend difficile de juger son travail, on ne peut qu'appréhender les pièces en fonction de nos attentes à nous aujourd'hui. À ce titre, je dois dire que les trois pièces citées en tête de billet sont particulièrement réussies et parlent à notre sensibilité. On comprend que certains rôles (celui d'Hercule mourant dans Les Trachiniennes) aient pu être très impressionnants. 

Parmi les pièces relatives au cycle d'Oedipe, Oedipe à Colone est très réussie. 
C'est le récit de la fin de vie d’Œdipe, aveugle, guidé par Antigone, tentant de trouver refuge sur le territoire d’Athènes, en dépit de la répulsion qu’il inspire, malgré la guerre qui vient de se déclencher à Thèbes entre Polynice et Ethéocle. Oedipe est alors un vieillard déchirant, inspirant la pitié et réfugié dans la piété. La plupart des personnages sont partagés, essayant d’affronter un destin et de renverser le cours des événements catastrophiques. Cette pièce est aussi un hymne à l’hospitalité athénienne et à la liberté de ses citoyens. 


Oedipe roi, de Sophocle, 1945
photo prise par le Studio Harcourt 
Charenton-le-Pont, Médiathèque de l'Architecture, image RMN

Le recueil se clôt sur Les Limiers.
Une œuvre dont il ne reste que 10 pages, mais 10 pages qui donnent l’idée d’une pièce qui devait être réussie, très drôle, pleine de mimiques, de mimes et de musique.
Il s'agit du récit des exploits d'Hermès bébé quand, âgé de quelques jours seulement, il vola les bœufs d’Apollon. Les satyres recherchent les vaches en humant la piste tels des chiens de chasse (on image les jeux de scène que cela devait permettre). C’est après cet épisode qu’Hermès donnera une lyre à Apollon, il s’agit donc de la création de la musique et l’on imagine aussi les jeux sonores permis (entre les vaches, les flûtes des satyres et la lyre magique).

Il n'est pas facile de se faire une idée du théâtre de l'Antiquité, on n'en connaît qu'un tout petit bout. Je pense lire des ouvrages d'histoire sur les conditions de représentation des pièces grecques, pour comprendre un peu mieux le rôle du choeur, des chants et autres. N'oublions pas que si les pièces ont de très grands rôles féminins, ils étaient interprétés par des hommes.



jeudi 13 juin 2013

Moi, j’aimerais mieux faire trois guerres, debout sur mes deux pieds, plutôt que d’accoucher une seule fois !


Euripide, Médée, Ve siècle av. notre ère, peut-être en 431, traduit du grec par Marie Cardinale, édité par Grasset en 1986 et 87.

J’ai beaucoup aimé cette lecture et cela sans doute grâce à la traduction pleine de vie et de chair de Marie Cardinale.
C’est l’histoire de Médée telle qu’on la connaît. Il semble que c’est Euripide qui le premier a eu l’idée de faire tuer les enfants par Médée elle-même. Et oui, on a affaire à un mythe, chacun y ajoute sa petite pierre. Égée n’y a pas encore le rôle décisif qu’il a chez Corneille. Et il n’y a pas ici de Deus ex machina, pas de char avec ses dragons, juste une femme et un poignard. Quant à la robe, je trouve que Corneille s’en sort mieux, il l’utilise vraiment pour faire avancer la narration et hâter le dénouement. Mais ici la langue est plus forte. Créon me paraît plus sensible mais tous les personnages à l’exception de Médée sont un peu faibles. L’héroïne prend toute la place, terrible.


Judith Anderson joue Médée dans la pièce d'Euripide
photographie de Thérèse Le Prat Thérèse, 1955
Paris, Médiathèque de l'Architecture, image RMN
Le texte insiste aussi sur un autre point. Alors que Corneille retient surtout la trahison amoureuse de Jason – amoureux intéressé – Euripide met l’accent sur l’étrangeté de Médée : ce n’est pas une Grecque, c’est une Barbare, elle vient de la Mer Noire. Elle est forcément étrangère (et un Grec ne peut pas épouser une Barbare – le lien qui l’unit à Jason ne vaut rien devant la loi et les enfants n’ont aucune protection), exilée, effrayante, bizarre, elle fait peur. Alors que Jason est le « Grec ». Et comme dans toutes les tragédies grecques, les femmes sont en proie à un destin sur lequel elles n’ont aucune prise.
Une histoire de fureur.

Jason
Tu es immonde ! Tu es une créature infecte ! Tu me fais horreur, tu fais horreur au genre humain, tu es un monstre !
Maudit soit le jour où je t’ai sortie de ta terre barbare !
Maudit soit le jour où je t’ai installée dans la famille que tu viens d’exterminer ! Jamais une femme grecque n’aurait commis une telle monstruosité, jamais !
Maudit le jour où je t’ai embarquée sur mon beau bateau !
Maudit le jour où je t’ai préférée à une femme de mon pays. Tu n’es pas une femme, tu es une lionne sanguinaire, tu es une sauvage !

Participation au pari hellène et au challenge Médée.





jeudi 22 novembre 2012

Elles ont pénétré dans la maison, traquant la fourbe et le crime, les inévitables Chiennes !


Sophocle, Électre, 1e moitié du Ve siècle av. J.-C., traduit du grec par Robert Pignarre, GF.

Vous connaissez l’histoire d’Électre ? La fille d’Agamemnon qui veut venger son père et pousse son frère Oreste à tuer Clytemnestre et Égysthe.
Je n’avais jamais lu la pièce de Sophocle et je suis très impressionnée par ce personnage d’Électre, héroïne de la pièce d’un bout à l’autre. Oreste apparaît comme son seul bras armé, peu consistant. Clytemnestre est plus complexe, femme meurtrie, cruelle, lâche, craignant pour sa vie. Comme dans Antigone, la pièce contient un dialogue entre deux sœurs (car Électre a une autre sœur qu’Iphigénie dans la pièce), offrant un contraste entre deux figures : une révoltée, empreinte d’absolu, quitte à sombrer dans la folie et une seconde soumise et tiraillée entre la crainte et le sentiment du devoir. La pièce contient aussi une évocation très vivante d’une course de char.

La pièce est très belle, Électre est un personnage entier, drapé dans sa douleur, vivant pour sa vengeance, agissant peu, toute de langage, vraie créature de théâtre, interpellant les autres personnages et le chœur.
Un grand plaisir de lecture.

Non, jamais je ne ferai taire lamentations ni âpres plaintes, tant que je verrai les nuits jeter les feux de tous leurs astres ; non, tant que je verrai l’éclat du jour, pareille au rossignol privé de ses petits, sur le seuil paternel, j’obséderai les passants de mes cris.

Le pari hellène

lundi 28 mai 2012

N’oublie pas que nous sommes femmes et que nous n’aurons jamais raison contre des hommes.


Sophocle, Antigone, traduit du grec par Robert Pignarre, 441 av. J.-C., Paris, Garnier, 1964.

Magnifique pièce de Sophocle. Si Ajax m’avait plu par bribes, ici l’ensemble est une réussite. Le synopsis est connu : l’action se passe à Thèbes, après la guerre fratricide entre Polynice et Étéocle, Créon règne. Il a ordonné que les honneurs soient rendus au corps d’Étéocle, tandis que celui de Polynice doit être laissé sans sépulture. Antigone décide de passer outre. La pièce commence quand elle prend sa décision et en déroule les conséquences.
Les affrontements et les déchirements des personnages sont très modernes : Créon incarne la garde de la cité, rigide par caractère et par fonction, il se doit de dominer les passions, le peuple, la jeunesse et les femmes. Tour à tour Antigone, Hémon, le devin Tirésias viennent s’affronter à lui, dans de longues argumentations et des échanges vifs, qui n’ont pas vieilli. Comme dans Ajax on retrouve cette thématique des devoirs dus aux morts, car règle dernière de la cité.

Créon
Malheureux que je suis,
L’adversité m’ouvre les yeux… Sur mes épaules
un dieu pèse de tout son poids,
il me frappe, il me pousse
dans l’atroce chemin,
renversant, piétinant le bonheur de ma vie !
Hélas ! hélas ! ô dure épreuve d’être un homme !

W. H. Rinehart, Antigone versant une libation sur le cadavre de son frère Polynice, 1870, marbre, New-York, The Metropolitan Museum of Art, image RMN.



Nouvelle page du Pari hellène.

dimanche 25 mars 2012

Il nous a résisté de son vivant ; mort, il sera notre sujet soumis.

Aujourd'hui 25 mars est jour de fête nationale en Grèce. Car il y a deux fêtes nationales chez nos amis hellènes :
- le 28 octobre célébrant le 28 octobre 1940 et l'opposition du pays à Hitler (et tous les pays ne peuvent pas en dire autant !)
- le 25 mars célébrant le 25 mars 1821 et l'insurrection face aux Ottomans.
Deux fêtes pour l'indépendance du pays, voilà qui peut aider à comprendre l'amertume actuelle des Grecs.



Une bonne double occasion pour moi. D'abord un compte rendu :


Sophocle, Ajax, traduit du grec par Robert Pignarre, ça date du Ve siècle av. J.-C., Paris, Garnier Flammarion, 1964.

Ajax est un des guerriers les plus courageux dans le camp grec lors de la guerre de Troie. Mais pour une raison ou une autre, Ajax est détesté d’Athéna et la déesse va le perdre.
Pris de folie furieuse, Ajax s’élance une nuit, croit s’en prendre aux Grecs (Ménélas, Agamemnon, Ulysse), qu’il tue et torture, et revient couvert de sang. Mais Athéna a voilé sa raison, c’est du bétail qu’il égorge en réalité à grands cris. La pièce de Sophocle commence le lendemain de cette terrible nuit et se déroule auprès des proches d’Ajax. Elle fait le récit du suicide d’Ajax qui s'empale sur sa propre épée et de l’avenir des siens.
La démesure d’Ajax est critiquée, ainsi que l’esprit dictatorial de Ménélas et d’Agamemnon. Une place importante est faite aux lamentations des proches d’Ajax, sa maîtresse et son frère, et au chœur, ce qui équilibre très bien la pièce. 

Athéna à Ulysse.
Je t’observe depuis un long moment qui suis la piste, qui repères des traces fraîches, dans l’espoir de déceler s’il est chez lui ou n’y est pas ! Eh bien, il ne t’a pas égaré, ce flair digne d’une chienne de Laconie : ton gibier vient de rentrer au gîte, la tête en sueur, les bras rouges de sang. Ne perds donc plus ta peinte à fureter autour de cette porte.

Le suicide d'Ajax le Grand. Cratère en calice étrurien à figures rouges,
vers 400–350 av. J.-C. Proviendrait de Vulci. British Museum. Image Wiki.
    
J'en profite pour effectuer un rappel concernant le Pari hellène :

Le troll farceur nous a offert toute sa science en matière de musique métal grecque ou en lien avec la Grèce
Syl. a lu Le Sacrifice de l'Épouvanteur, t. VI - Joseph Delaney (livre relevant de l'Antiquité).
Skriban a lu Dompter la bête de Ersi Sotiropoulos, la Grèce d'aujourd'hui.
Moustafette a lu Rébétiko de David Prudhomme : une BD sans aucun rapport avec l'Antiquité
Missy a lu  Zorba le Grec de Nikos Kazantzaki : loin de l'Antiquité et je l'ai à mon programme !
Grillon a lu Le Manucure de Christos Chryssopoulos sans lien avec l'Antiquité
Mark et Marcel avaient aussi lu Les Liaisons culinaires d'Andréas Staïkos : de la cuisine très sensuelle.

Le Pari Hellène est ouvert jusqu'au 28 octobre 2013, vous pouvez nous rejoindre et toutes les informations sont sur cette page.

vendredi 11 février 2011

Les dieux accomplissent beaucoup de choses contre notre attente, et celles que nous attendions n’arrivent pas ; mais le dieu fraye la voie aux événements imprévus.

Comme j’ai lu la pièce dans une édition pédagogique, j’ai découvert dans le même volume l’Andromaque d’Euripide (Ve siècle av. J.-C.). Ici, Astyannax a été tué à Troie mais l’histoire reste la même.
Plus difficile de juger de la langue, j’ai lu la traduction de Nicolas-Louis Artaud (1857), en prose. Il faut tout d’abord mentionner le rôle du chœur qui amplifie les thèmes (lamentation, plainte, louange, appel aux dieux), qui questionne les héros et met en avant leurs hésitations intérieures. Il me semble que la pièce antique fait moins de place aux dialogues et plus aux monologues, dans un art plus oratoire, sans doute plus éloigné de notre sensibilité. Il y a également une plus grande place accordée aux incidents extérieurs : des guerres menées en Grèce, le deus ex machina (déesse en l’occurrence), la voix de la sagesse qui triomphe et empêche les hommes d’être totalement en proie à leurs passions.
Nous sommes bien plus proches de Racine, son vocabulaire de l’amour est le nôtre.

Andromaque
Va donc ; pour moi, toujours baignée de larmes, je ferai retentir les airs de mes gémissements et de mes sanglots ; car c’est pour les femmes un plaisir naturel dans leurs maux de les avoir toujours à la bouche. Et j’ai plus d’un sujet de gémir, la ruine de ma patrie, la mort d’Hector et la cruelle destinée qui m’enchaîne et m’a fait tomber dans une indigne servitude. Il ne faut jamais appeler aucun mortel heureux avant d’avoir vu comment, à son dernier jour, il descendra aux enfers.
Ce n’était pas une épouse, mais une furie, que Pâris conduisit dans Ilion aux hautes murailles, lorsqu’il emmena Hélène pour partager sa couche ; c’est à cause d’elle, ô Troie, que le terrible Mars vint de la Grèce, avec mille vaisseaux, porter le fer et la flamme dans tes murs.

Andromaque par Milhomme, un plâtre de 1800 conservé au Louvre.