La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 27 octobre 2011

Un jour, avec un regard fier : « Je ne t’ai jamais fait honte. »


Annie Ernaux, La Place, Paris, Gallimard, 1983.

Le seul livre pour le moment que j’ai lu d’Annie Ernaux (grâce à Sylvie, merci !). Un texte biographique où elle décrit la vie de son père et de ses parents, sans que cela ne soit un récit continu. Des bribes, des souvenirs, rapportés dans une écriture presque froide, d’une sobriété qui signe les émotions impossibles à dire.
Le père d’Annie Ernaux a tenu un bistrot à Yvetôt en Normandie et a mis tous ses espoirs en la réussite des études de sa fille. Elle passe les concours d’enseignement, elle quitte le milieu familial, acquiert par l’apprentissage une culture étrangère, elle vit cette acculturation comme un exil/une fuite/une conquête. Et dorénavant son père entretient avec elle une relation ambivalente : fierté et admiration, envie et jalousie.
L’écriture d’Ernaux est fragmentaire, nourrie par les italiques, c’est un monde de langage, d’expressions trahissant des habitudes mentales. Si il y a peu d’affects exprimés, j’ai été très touchée par ce livre qui dit comment la culture et l’ascension sociale, dans notre pays, peuvent être vécus dans la douleur et l’incompréhension.

Aux vacances d’été, j’invitais à Y… une ou deux copines de fac, des filles sans préjugés qui affirmaient « c’est le cœur qui compte ». Car, à la manière de ceux qui veulent prévenir tout regard condescendant sur leur famille, j’annonçais : « Tu sais chez moi c’est simple. » Mon père était heureux d’accueillir ces jeunes filles si bien élevées, leur parlait beaucoup, par souci de politesse évitant de laisser tomber la conversation, s’intéressant vivement à tout ce qui concernait mes amies. La composition des repas était source d’inquiétude, « est-ce que mademoiselle Geneviève aime les tomates ? ». Il se mettait en quatre. Quand la famille d’une de ces amies me recevait, j’étais admise à partager de façon naturelle un mode de vie que ma venue ne changeait pas.



Ici un entretien d'Annie Ernaux


7 commentaires:

  1. catherine bibliothècaire27 octobre 2011 à 10:34

    J'ai lu "la place" quand le livre est sorti.
    elle avait été invitée à apostrophes.
    je sais qu'à l'époque le livre m'a émue. je le trouvais trés trés juste.
    cette différence de classe n'a pas changé.et l'arrogance des bien nés
    est tjs là.

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  2. Mais elle ne parle pas de "l'arrogance des bien nés", ce qui l'intéresse c'est la fracture au sein de sa propre famille, ce qui est bien différent. Mais oui, le livre est très juste.

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  3. catherine bibliothècaire27 octobre 2011 à 13:25

    c'est quand même sous-entendu.
    il y a un décalage trés fort entre ce qui est dit par les gens de la classe à laquelle elle accède par ses études : simplicité... et ce qui est vécu par les gens sans éducation , les petites gens en proie à une gêne "de classe" par comparaison quand ils se comparent , ce que fait le père d'Annie. Une grande dame !

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  4. catherine bibliothècaire27 octobre 2011 à 13:40

    j'avais écrit autre chose et j'ai eu deux fois la même chose.
    dommage tu n'auras pas la suite! de toutes façons elle ne t'aurait pas plu!

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  5. J'ai supprimé le commentaire en double (et tu as le droit d'écrire des choses qui me plaisent pas). Je suis d'accord avec toi, je voulais juste dire que ce roman ne porte pas sur les bien nés, elle en parle mais de façon accessoire. C'est important, c'est un roman sur les petites gens.

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  6. Un roman que j'avais trouvé très dur, en le lisant il y a quelques années.

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  7. Oui, c'est vrai. Il est même brutal par certains aspects, il y a une vraie violence dans cette déchirure familiale.

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