Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

lundi 30 novembre 2015

Trajan était pêcheur de grenouilles.

François Rabelais, Pantagruel, première publication 1532.

À relire – quelle richesse !

Le narrateur, un certain Alcofribas Nasier, après avoir tracé la généalogie (fantaisiste) des géants, raconte la naissance merveilleuse du géant Pantagruel, ses études et son tour des universités, sa rencontre avec Panurge et la guerre qu’il mena à la mort de son père pour défendre son royaume. Le tout, sans sérieux – ou alors en prenant le potache au sérieux.

Et il n’est pas facile de parler d’un tel livre. Je l’avais lu une première fois lors de mes études et je me souvenais simplement que c’était assez compliqué ( !).
D’un point de vue narratif, Rabelais se moque visiblement des habituels romans de chevalerie, vies de saints ou récits héroïques. Le monde merveilleux des géants transforme le roman en grand récit d’aventures ubuesques : le bébé Pantagruel mange la moitié de la vache censée le nourrir de son lait, le géant couvre de l’ombre de sa langue le peuple pour l’abriter du soleil et le narrateur en profite pour explorer le monde extraordinaire de sa bouche (amateur d’aventures extraordinaires, il n’y rencontre qu’un vendeur de choux).
Tout ici est ramené à la dimension scatologique : le géant Pantagruel noie ses ennemis dans l’urine, engendre des nains en pétant. On mange et on boit beaucoup – Pantagruel, c’est celui qui a le pouvoir d’assécher le gosier de ses ennemis qu’il force à boire, lui-même et ses compagnons buvant pour le plaisir. Il faut également avoir en tête le monde du carnaval : c’est le monde à l’envers, les papes et les rois ravaudent les chaussettes en enfer.

Rabelais se moque des hypocrites, du pape qui vend des indulgences, des étudiants qui font le chien savant en parlant latin, des disputes scholastiques et d’un peu tout le monde. Gargantua, père de Pantagruel, se réjouit de voir son fils étudier en des temps nouveaux, il l’encourage à apprendre non seulement le latin et le grec, mais aussi l’arabe et l’hébreu, à pratiquer la dissection et à apprivoiser tous les nouveaux savoirs. Ce qui n’empêche pas Rabelais de se moquer de la mode « à l’antique » et des prétentions au latin ou à la science de tout un chacun.
 
Gustave Doré, L'enfance de Pantagruel, 1873, Musée d'art moderne de Strasbourg, Wikipedia
Le duo Pantagruel – Panurge est curieux, car ce roman a en effet deux héros. Pantagruel est à la fois un géant aimant rire, manger et péter (au minimum), un supposé sage et un prince responsable du bonheur des peuples et confiant en Dieu comme le montre la guerre qu’il mène contre Loup Garou. Mais il se choisit comme confident un homme manipulateur, au langage trompeur, savant dans l’art de la médecine et pas forcément sympathique.

Mais la véritable héroïne de ce roman est sans nul doute la langue française. Bien sûr, on ne lit pas vite la langue du XVIe siècle, malgré les notes, et on est charmé du changement de sens intervenu pour bien des mots. Rabelais invente toute une kyrielle de noms propres, ceux des géants et des personnages. Il n’hésite pas non à placer six pages d’une liste de supposés ouvrages inventoriés par Pantagruel dont les titres inventés déforment les références érudites de l’époque vers le bas, le scatologique ou le sexuel ou à faire tenir des propos totalement absurdes à ses personnages. Ces pages m’ont semblé proprement surréalistes par leur grande liberté. Elles font aussi irrésistiblement penser à Arno Schmidt, qui était capable de marier ainsi l’humour le plus gras à la référence savante la plus pointue.

Ce faict vint à Paris avecques ses gens. Et à son entrée tout le monde sortit hors pour le veoir, comme vous sçavez bien que le peuple de Paris est sot par nature, par bequare, et par bemol, et le regardaient en grand esbahyssement, et non sans grande peur qu’il n’emportast le Palais ailleurs, en quelque pays  a remotis, comme son père avoit emporté les campanes de Nostre Dame pour attacher au col de sa jument.

Il vint avec ses domestiques. À son arrivée, tout le monde sortit pour le voir, car vous savez bien que le peuple de Paris est par nature sot, par bécarre et par bémol (= sur tous les tons, de toutes les façons – cette expression est superbe !), et le regardaient avec ébahissement, et non sans craindre qu’il n’emportât le Palais dans quelque lointain pays, comme son père avait emporté les cloches de Notre-Dame pour les attacher au col de sa jument.
 
Gustave Doré, Panurge embroché par les Turcs, 1873.
Or dist Pantagruel :
«  De couraige j’en ay pour plus de cinquante francs. Mais quoy ? Hercules ne aura (= n'osa) jamais entreprendre contre deux.
- C’est dist Panurge, bien chié en mon nez, vous comparez vous à Hercules ? Vous avez par Dieu plus de force aux dentz et plus de sens au cul, que n’eut jamais Hercule en tout corps et ame. Autant vault l’homme comme il s’estime. »
Vous n’avez pas besoin de traduction, je pense.

Un regret ? Il n’y a pas de femme dans cette histoire (parce qu’on ne peut pas vraiment dire que celles qu’entreprend Panurge soient intéressantes).

2 commentaires:

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