Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

lundi 9 novembre 2015

Un battement de paupières et vous vieillissez, la nuit de la mort surplombe les montagnes.

Jón Kalman Stefánsson, D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds, traduit de l'islandais par Éric Boury, parution originale en 2013, publié en France chez Gallimard.

Un livre fort beau, mais très triste.

Ari revient à Keflavík, petit port en déshérence, sur les lieux de son enfance. C'est un prétexte pour se plonger dans ses années d'adolescence, quand tout était encore possible. Et aussi pour remonter le temps et les générations, à Norðfjörður, auprès des grands-parents d'Ari. Trois époques s'entrecroisent ainsi et le roman tresse le récit des amours, des morts, des déceptions et des désillusions. Certains individus, comme le pêcheur Oddur, prennent une dimension mythique, le poing serré pour affronter la mer et la vie. Au-delà d'une famille, c'est aussi le portrait de l'Islande, île aux rochers noirs, au ciel d'hiver, oubliée de tous et de Dieu. Le roman dresse ainsi la longue histoire de l'Islande : les ports de pêche, la base américaine pendant la Guerre froide, l'arrivée de la musique américaine, les restrictions sur l'alcool, l'importance de la poésie dont on n'a pas idée et la malheureuse place laissée aux femmes.

Puis vient la nuit. Avec sa besace emplie de ténèbres de janvier et d'étoiles qui scintillent comme autant de souvenirs lointains du ciel, elle vient avec les rêves qu'elle distribue en toute justice et en toute injustice. Vient la nuit de janvier, si lourde et si profonde que celui qui s'éveille en son sein et jette un regard au-dehors est persuadé que plus jamais le soleil ne poindra dans cet univers de ténèbres et d'étoiles.

Je n'ai pas retrouvé dans ce roman la magnifique magie d'Entre ciel et terre qui était un livre lumineux où les personnages étaient aussi bien portés par la mer que par la littérature. La langue de Stefánsson est toujours aussi belle et puissante, mais l'espoir semble avoir disparu. Le roman est une longue complainte sur le temps qui passe, sur les amours déçues et trahies, sur la vie qui abîme les rêves, sur les renoncements inévitables d'une existence. Ari en proie à ses propres doutes ne cesse de regarder les gens qu'il croise en se demandant s'ils sont heureux et à quoi tient leur secret. C'est si vrai ! Je dois avouer que je n'ai pas pu m'empêcher d'être ramenée à mes préoccupations personnelles et à mes propres doutes sur la manière dont je mène mon existence. Autant dire que le résultat n'est pas très joyeux.

Carte de l'Islande, XVIe siècle, Paris, Muséum d'Histoire naturelle

Je suis par ailleurs impressionnée par la densité et la richesse de la langue et de la narration, qui sont difficiles à réellement apprécier lors d'une première lecture.
Un mot sur le narrateur qui a une présence troublante. Omniscient, double d'Ari, mais aussi voix de la conscience des autres personnages dont il creuse les flancs et les cœurs, il est le poète dont l'esprit plane sur cette terre désolée. Il raconte la peur de devenir un mardi sans relief et une Islande réelle, loin des cartes postales ensoleillées. D’ailleurs, le seul espoir est la présence de cette voix capable de raviver le souvenir des disparus et de répéter les histoires. Quelle malédiction quand plus personne ne peut se rappeler de vous !

Mais à quel endroit d'un récit faut-il marquer une pause, combien d'histoires devons-nous raconter, et qu'adviendront les vies que nous laisserons de côté, que nous abandonneront au silence, les condamnerions-nous à une manière de mort ?

Notez enfin que le roman contient un très grand nombre de références musicales, de Bach aux Beatles, en passant par la pop islandaise.

Elle pleure. Si seulement il avait le pouvoir de changer ses bras ballants en rames et de se transformer lui-même en barque.
- Margrét, dit-il, la voix si rauque qu'on distingue à peine le prénom qui se désagrège et ressemble à un grommellement.
Il se racle la gorge et fait une autre tentative, ma petite Margrét - puis les années passent.



L’avis de Miss BouquinAix.

6 commentaires:

  1. Je reviendrai lire ton article quand j'aurai lu le livre ! :)

    RépondreSupprimer
  2. J'avais envie de le lire ! Je pense que je vaic commencer par la tristesse des anges, son premier roman

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne connais qu'un autre titre, celui qui est cité dans l'article, qui est véritablement magnifique.

      Supprimer
  3. Proposé par mon libraire, son côté triste ne me tente pas.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je comprends ta réticence (l'ayant expérimenté).

      Supprimer

Les commentaires sont libres mais ça empêche pas chacun d'être responsable de ce qu'il/elle écrit (ou, comme le dit une amie, "Ce n'est pas une raison pour faire les cons").