La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 19 janvier 2023

Comment sait-on si on est vivant ou mort, cela ne saute pas toujours aux yeux.

  

Jón Kalman Stefánsson, Le Cœur de l’homme, traduit de l’islandais par Éric Boury, parution originale 2011.

 

Seulement six jours après la fin de La Tristesse des anges, le gamin reprend ses esprits dans une maison inconnue, mais où se trouve une jeune femme rousse aux yeux verts. Pas question pour autant de s’éterniser, le voici bientôt de retour au Village. C’est le printemps. Le roman se déroulent pendant quelques semaines du printemps et de l’été, dans un Village où les tensions se font plus aigües, à mesure que la lumière étend son empire.


Les mots produisent certains effets sur les gens, tu devrais le savoir, surtout lorsqu’ils sont écrits, en réalité ils entrent au plus profond de toi et ne te laissent plus aucun répit, c’est difficile, et pendant ce temps-là on doit continuer de vivre sa vie comme si de rien n’était.


Un volume qui me laisse un goût en demi-teinte. Peut-être que je me lasse un peu du style de l’auteur, des phrases qui s’enroulent, des images un peu appuyées ? À cet égard, la dernière page est d’un symbolisme ridicule, il aurait mieux fait de s’arrêter plus tôt.

C’est surtout que les personnages se trouvent confrontés à toute la violence de la société. Le pouvoir, la domination, l’argent, l’alcool… Une femme contrainte de se marier, une femme dont on n’accepte pas la richesse et l’indépendance, une autre qui veut échapper au poids de l’homme qui se sent le droit de se coucher sur elle, une autre qui craint que ce jeune homme ne devienne une brute épaisse… Et la ruine d’un marchand, la misère morale d’un couple… On n’est pas dans un joli village, même si la lumière est belle et que l’on boit du café derrière la vitre. À cet égard, j’avais peut-être préféré l’interminable marche dans la neige du volume précédent.

Et pourtant, les personnages se débrouillent. Une femme fuit et trouve un refuge, une autre trouve une astuce pour ne pas se soumettre, deux âmes perdues se réconfortent, un homme a le courage de ses sentiments…


Il y a bien longtemps, nous étions tous enfants, les étés étaient plus chauds, plus longs, le monde s’étendait, vaste, incompréhensible et plein de promesses.

Existe-t-il formule qui soit plus triste que celle-ci : il y a bien longtemps ? Il était une fois, mais il n’est plus. Il y a bien longtemps, j’étais enfant. Nous laissons la vie rancir, s’alourdir.

Gallen-Kallela, Les skieurs, 1909 privé

La réussite de ces trois romans provient du fait qu’il n’est pas possible d’en tirer une leçon, un espoir ou un désespoir. La vie avance, les morts sont là et prennent la parole, il faut tenter de rester debout face à soi-même, fidèle à l’idée que l’on se fait de soi-même, avec ses faibles moyens. On n’y parvient pas toujours, mais cela ne fait pas de vous un monstre. L’espoir peut se refermer ou se rouvrir si rapidement. Et la poésie ne viendra pas vous sauver. Cette ambivalence et ce balancement me semblent particulièrement réussis.

Pour moi, ces romans me laissent toujours un peu triste et isolée.

 

Les ténèbres sont malgré cela mille fois meilleures que la lumière, laquelle est si légère qu’elle ne vous procure aucun appui, elle n’accroche ni les pensées ni les rêves. Elle s’étend de toutes parts dans la voûte céleste, claironnant comme le goéland marin, et tout ce qui vit semble condamné à entonner les louanges de l’existence : c’est en vain que ceux dont la voix ne se prête pas au chant cherchent un refuge. Et leur été se passe à attendre la nuit.

 

C'est encore une lecture commune. Ingannmic a lu Asta. Elle a adoré, forcément.


Le billet de Miriam.

Stefánsson sur le blog :

Entre ciel et terre - j'ai fait un second billet- si vous ne savez pas quoi lire, lisez celui-ci, même si vous ne comptez pas lire la trilogie. Ce volume est magnifique et se suffit à lui-même. La Tristesse des anges, le volume 2 que j'aime vraiment beaucoup, une longue marche dans la neige.
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds

Ásta- vous pouvez aussi commencer par celui-ci, un des meilleurs à mon goût.


 

jeudi 13 octobre 2022

L’homme meurt si on le prive de pain, mais il dépérit et se fane en l’absence de rêves.

 Jón Kalman Stefánsson, La Tristesse des anges, parution originale 2009, traduit de l’islandais par Éric Boury, édité chez Gallimard.

 

La tristesse des anges, ce sont tous ces flocons de neige qui volent sur la terre. Ce roman est une longue, très longue, tempête de neige. Et pourtant, nous sommes en avril.

Nous retrouvons le gamin, vivant dans le Village, trois semaines après la fin d’Entre ciel et terre. Tout n’est pas rose dans cette petite communauté entre l’alcool qui détruit les hommes, le temps qui distend les êtres, à quoi il faut ajouter les autorités patriarcales et morales et l’argent qui décident du destin des habitants. Et pourtant, on s’y sent à l’abri des tempêtes. Le gamin est envoyé aux côtés de Jens, le postier, pour l’aider à accomplir sa tournée dans le Nord. Ce seront des jours de marche dans une interminable tempête de neige, sans possibilité de s’arrêter, sans point de repère, au bout du monde – mais même au bout du monde il y a des êtres humains qui vivent là-bas.


Il n’est pas toujours aisé de supporter la poésie, elle peut entraîner l’être humain dans des directions inattendues. On m’a donné des ailes, mais où donc est l’air pour voler ?


Jens et le gamin se trouvent plongés dans un univers puissamment hostile, la neige, le froid, le vent, la mort, la faim. Si Jens semble être assez bien adapté, ce n’est pas le cas du plus jeune, trop rêveur, trop ami de la poésie pour faire preuve de l’obstination et de la concentration nécessaires. Chacun marche, remuant des pensées, des souvenirs qui lui sont chers et qui justifient impérativement leur retour, vivants. Il y a des gens qui les attendent.

Gallen-Kallela, Souffrance muette, 1889 collec Ovaskianen

Un beau livre, très, très froid.  Mais après sa lecture on se sent un peu plus seule.

Une interrogation lancinante sur le pouvoir de la poésie. Aide-t-elle à vivre ou son pouvoir est-il illusoire ?

 

Le gamin baisse à nouveau les yeux sur la lettre, les mots semblent être la seule chose que le temps n’ait pas le pouvoir de piétiner. Il traverse la vie et la change en mort, il traverse les maisons et les réduit en poussière, même les montagnes, ces majestueux amas rocheux, finissent par céder face à lui. Pourtant il semble que certains mots parviennent à affronter son pouvoir destructeur, la chose est étrange, certes, ils s’usent un peu, leur surface se patine, mais ils résistent et conservent en eux des vies englouties.

 

Le billet d’une berge à l’autre et celui de Miriam.

Stefánsson sur le blog :

Entre ciel et terre - j'ai fait un second billet - si vous ne savez pas quoi lire, lisez celui-ci, même si vous ne comptez pas lire la trilogie. Ce volume est magnifique et se suffit à lui-même.
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds

Ásta - vous pouvez aussi commencer par celui-ci, un des meilleurs à mon goût.


Je suis prête pour le troisième et dernier volume !




jeudi 30 juin 2022

Nous vivons au fond d’une cuvette : le jour s’écoule, le soir se pose.

 Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre, traduit de l’islandais par Éric Boury, publication originale 2007, édité en France par Gallimard.

 

C’est l’histoire d’un homme qui se plonge dans un poème au point d’oublier sa vareuse et de mourir de froid (à lire en pleine canicule).


Il est sain pour un être humain de se tenir, seul, au creux de la nuit, il s’unit alors au silence et ressent comme une connivence pourtant susceptible de se changer instantanément en une douloureuse solitude.


Pas tout à fait. Le personnage principal est en réalité le gamin. Il n’est jamais nommé. Il est jeune, mais pas tant que ça. On est en Islande, au début du siècle, parmi les pêcheurs de morue. Il fait froid, très froid. Et si on oublie sa vareuse, on meurt. C’est l’histoire du gamin, de son amitié pour Bárđur, de son chagrin après sa mort, de son apprentissage de la vie – la vie, c’est oublier les morts et continuer tout seul.


Eh bien, annonce Helga.

Eh bien est, à n’en pas douter, le plus important des mots de l’islandais, il a le pouvoir de créer instantanément un lien entre deux personnes inconnues.


La première partie se tient parmi le groupe de pêcheurs, des hommes à longue barbe, virils et taiseux, qui tiennent les livres pour quantité négligeable. La seconde est au Village. Il y a davantage de femmes et des hommes qui boivent de la bière ou du café pour attendre et oublier. Tout cela compose toute une société.

La langue est magnifique, portée par la musique lointaine du Paradis perdu de Milton qu’affectionnait Bárđur. Nous sommes dans un monde hors du temps, le Village n’est pas nommé, on est au bout du monde et tout semble si irréel.

La vie n’a aucun sens. On y apprend bien assez tôt les déceptions et les désillusions, la perte et l’oubli, mais on continue à avancer, à la recherche d’une lumière réconfortante. Chacun porte sa solitude, ses angoisses, ses peurs, sans parvenir à les exprimer. Ils sont bien seuls ces personnages de roman.

 

Edelfelt, Le Convoi d'un enfant, Finlande, 1879, Helsinki Ateneum
C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants. Mois de mars, un monde blanc de neige, toutefois pas entièrement. Ici la blancheur n’est jamais absolue, peu importe combien les flocons se déversent, que le froid et le gel collent le ciel à la mer et que le frimas s’infiltre au plus profond du cœur où les rêves élisent domicile, jamais le blanc ne remporte la victoire.

 

C’est encore une relecture. Le premier billet contient une belle citation sur le café et le sucre candi ! Mais cette fois mon ambition est de lire la trilogie complète - j'ai acheté le deuxième volume.

Il y a beaucoup de billets sur plein de blogs. Celui de Miriam est un des plus récents.


L'auteur sur le blog :


mardi 29 septembre 2020

Vient l’été, vient l’hiver, lumière incandescente et nuits de goudron.

Jón Kalman Stefánsson, Lumière d’été, puis vient la nuit, traduit de l’islandais par Éric Boury, parution originale 2005, édité en France par Grasset. 

Des années dans un village perdu, dans un fjord, 400 habitants et les fermes autour. Tout commence, quand le directeur de l’Atelier de tricot (ah on est bien en Islande) commence à lire des livres en latin et à se préoccuper des étoiles. Il devient dès lors l’Astronome. Et puis, nous suivons la vie de son fils, Daviđ, et celle de la voisine et puis du maire et puis de tel ou tel fermier. Il ne se passe rien ou plutôt il se passe la vie, avec ses riens. Des gens tombent amoureux ou des gens couchent ensemble, un homme revient du bout du monde, un fils tente de s’inscrire à la suite de son père mais n’y parvient pas. On se met au sport, on essaie de suivre la modernité. On préfère être avec ses moutons. Il y a quand même l’Entrepôt qui est hanté.

Une chronique, mais pas dans l’ordre chronologique, ce qui perturbe nos impressions. Le livre se clôt sur une note tragique, alors que la fin a été racontée précédemment, pleine de vie. Il n’y a pas à tirer de conclusion, parce que l’existence humaine est à la fois triste et joyeuse, pleine d’espoir et désespérée, parce que rien n’a de sens.


Nous parlons, nous écrivons, nous relatons une foule de menus et grands événements pour essayer de comprendre, pour tenter de mettre la main sur les mystères, voire d’en saisir le cœur, lequel se dérobe avec la constance de l’arc-en-ciel.


Et qui est le narrateur ? Ce « nous » qui raconte, qui représente la communauté, mais qui connaît tous les secrets, toutes les pensées, toutes les peurs enfouies sous les doudounes et enfermées dans les maisons. Qui juge un peu, en prétendant ne pas juger, qui choisit les épisodes racontés et qui les ordonne, qui décide de débuter le roman et de le terminer. Il y a des histoires dont nous n’avons ni le début ni la fin. C’est un aperçu sur des existences dont on ne sait ce qu’il adviendra d’elles. Beaucoup de sexe et de désir et d’amour dans ce roman – est-ce que dans la vraie vie les gens ne sont pas un peu plus seuls ? 


Les ténèbres sont parfois bienveillantes, elles nous apportent la lune et les étoiles du ciel, la lumière de la maison des voisins, le programme télé, le sexe, une bouteille de whisky, gardons-nous de trop les dénigrer.

J. Cuvenes, XVIIe siècle, Nature morte aux fruits, Fondation Bemberg

J’ai beaucoup aimé ma lecture, mais j’avoue une préférence pour Ásta. J’éprouve un léger sentiment de vide, voire de facilité, mais aussi de tristesse (ce qui est fréquent avec ce romancier, où je me sens toujours un peu plus seule après ma lecture). Encore une fois, je réaffirme mon envie de relire Entre ciel et terre et de lire la trilogie associée. Hem. Va peut-être falloir s’y mettre.

 

Il regardait ce qu’il avait écrit, ce bout de phrase ressemblait à un nuage de pluie au sommet de la feuille, un nuage lourd de souvenirs, lourd de trente-sept années, ce qu’est une vie d’homme, pensait Finnur, il s’est reculé au fond de son fauteuil et les semaines ont passé. La lune grossissait et mincissait. Le clair de lune est blanc et parfois transparent, il fait naître des pensées, des sentiments que nous peinons à maîtriser, certains tirent les doubles rideaux pour ne pas perdre la raison, à d’autres, il pousse des ailes. Aucun mot ne pleuvait du nuage qui se desséchait peu à peu au sommet de la feuille, le soleil entrait par la fenêtre, l’encre pâlissait, ce qu’est la vie d’un homme.

 

Stefánsson sur le blog :

Entre ciel et terre
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds

Ásta

 

L'avis de Claudia Lucia qui n'a émis, elle, aucun bémol.

mardi 14 janvier 2020

On dirait parfois qu’un seul et même chemin mène au bonheur et au désespoir – mais à part ça, tout va bien, non ?

Jón Kalman Stefánsson, Ásta, traduit de l’islandais par Éric Boury, parution originale 2017, édité en France chez Grasset.

Le roman nous raconte la vie d’Ásta, une femme dont la vie a connu quelques catastrophes, mais qui s’en est remise et qui continue à vivre. Il y est tout autant question de son père Sigvaldi et de sa mère Helga, ainsi que de quelques autres. Nous avons un portrait de groupe, aux liens parfois serrés, parfois lâches, liés par l’amour, mais aussi par la haine, par le regret et par le souvenir – et surtout par tout ce qu’ils n’ont pas osé se dire.

Sigvaldi observe son verre et secoue la tête. Quelle injustice que cette bouteille soit vide. Que les verres se terminent, que les phrases s’achèvent, que le jour s’éloigne, que les rêves se dissolvent. 

C’est très beau et très triste. Parce que bien sûr on s’aime et les gens parviennent à être heureux, mais pour cela ils sont passés par les affres du déchirement, du chagrin et de la douleur. Parce qu’ils ne parviennent pas à partager leur vie et que les voilà réduits à parler à un mort ou à parler quand ils sont morts. Parce que tout sombrera dans l’oubli. C’est peut-être une perception personnelle (la solitude me rend sentimentale), car j’imagine que l’on peut aussi voir que l’envie de vivre, le désir et le rire ne s’arrêtent jamais. L’envie de vivre et de trouver le bonheur ne quitte après tout jamais les personnages, malgré le ciel bien gris. Moi, j’ai tendance à les voir ne jamais s’arrêter et disparaître dans le néant.

Mais n’oublions pas non plus que certains forcent l’admiration, s’attirent la renommée, parce qu’ils n’hésitent pas à affronter les tempêtes de ce monde, alors qu’en réalité, ils s’y réfugient. On peut même aller jusqu’à dire qu’ils se jettent à corps perdu dans ces tempêtes afin de ne pas avoir à se débattre avec leurs démons personnels. À regarder en face leurs sentiments les plus intimes et les plus embarrassants.
Zadkine, Sainte famille, Musée zadkine

La grande réussite du roman réside dans la façon dont la narration croise les fils. Du point de vue d’Ásta, jeune ou âgée, à celui de Sigvaldi, à celui d’un romancier extérieur à l’histoire dont on comprend tardivement comment il se rattache à tout cela (mais ce n’est pas très important et il aura une triste fin). C’est l’arbitraire du romancier après tout, de prétendre raconter d’une façon ou d’une autre. Cet aspect fragmentaire, avec ses béances, ses avances, ses échos de moments passés, ses accélérations et ses longs retours en arrière, rend le récit très riche et dynamique et traduit bien la fragilité de l’existence humaine.
Ce portrait de deux générations permet aussi d’avoir une évocation de l’Islande, minuscule pays sans soleil grandi trop vite après la guerre. En quelques années, l’économie des paysans a disparu pour faire place à la ville, à une mondialisation accélérée, aux changements des modes de vie, aux touristes trop nombreux. Cette thématique est moins prégnante que dans le précédent, mais tout de même bien en arrière-plan de ces existences un peu bancales.
Finalement, rien ne vaut une bonne soirée à boire du vin avec des amis, en écoutant de la bonne musique. Il y a beaucoup de mélancolie et de Nina Simone.

Ah ça non, ce pays n’a pour ainsi dire aucune couleur. Eh oui, comme s’il sortait complètement mort de l’hiver et de la neige. Ailleurs dans le monde, c’est le printemps, les oiseaux chantent, on commence à sentir la chaleur du soleil entre les maisons à Reykjavík, là-bas, il y a du vert alors qu’ici, on se déplace péniblement entre les congères et, même si le soleil rutile comme une trompette dans le bleu du ciel, il ne réchauffe pas.

L’avis de Jérôme et de Miriam.

Stefánsson sur ce blog :
Entre ciel et terre - très envie de le relire et de finir la lecture de la trilogie.
D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds - pas trop aimé celui-ci.

lundi 9 novembre 2015

Un battement de paupières et vous vieillissez, la nuit de la mort surplombe les montagnes.

Jón Kalman Stefánsson, D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds, traduit de l'islandais par Éric Boury, parution originale en 2013, publié en France chez Gallimard.

Un livre fort beau, mais très triste.

Ari revient à Keflavík, petit port en déshérence, sur les lieux de son enfance. C'est un prétexte pour se plonger dans ses années d'adolescence, quand tout était encore possible. Et aussi pour remonter le temps et les générations, à Norðfjörður, auprès des grands-parents d'Ari. Trois époques s'entrecroisent ainsi et le roman tresse le récit des amours, des morts, des déceptions et des désillusions. Certains individus, comme le pêcheur Oddur, prennent une dimension mythique, le poing serré pour affronter la mer et la vie. Au-delà d'une famille, c'est aussi le portrait de l'Islande, île aux rochers noirs, au ciel d'hiver, oubliée de tous et de Dieu. Le roman dresse ainsi la longue histoire de l'Islande : les ports de pêche, la base américaine pendant la Guerre froide, l'arrivée de la musique américaine, les restrictions sur l'alcool, l'importance de la poésie dont on n'a pas idée et la malheureuse place laissée aux femmes.

Puis vient la nuit. Avec sa besace emplie de ténèbres de janvier et d'étoiles qui scintillent comme autant de souvenirs lointains du ciel, elle vient avec les rêves qu'elle distribue en toute justice et en toute injustice. Vient la nuit de janvier, si lourde et si profonde que celui qui s'éveille en son sein et jette un regard au-dehors est persuadé que plus jamais le soleil ne poindra dans cet univers de ténèbres et d'étoiles.

Je n'ai pas retrouvé dans ce roman la magnifique magie d'Entre ciel et terre qui était un livre lumineux où les personnages étaient aussi bien portés par la mer que par la littérature. La langue de Stefánsson est toujours aussi belle et puissante, mais l'espoir semble avoir disparu. Le roman est une longue complainte sur le temps qui passe, sur les amours déçues et trahies, sur la vie qui abîme les rêves, sur les renoncements inévitables d'une existence. Ari en proie à ses propres doutes ne cesse de regarder les gens qu'il croise en se demandant s'ils sont heureux et à quoi tient leur secret. C'est si vrai ! Je dois avouer que je n'ai pas pu m'empêcher d'être ramenée à mes préoccupations personnelles et à mes propres doutes sur la manière dont je mène mon existence. Autant dire que le résultat n'est pas très joyeux.

Carte de l'Islande, XVIe siècle, Paris, Muséum d'Histoire naturelle

Je suis par ailleurs impressionnée par la densité et la richesse de la langue et de la narration, qui sont difficiles à réellement apprécier lors d'une première lecture.
Un mot sur le narrateur qui a une présence troublante. Omniscient, double d'Ari, mais aussi voix de la conscience des autres personnages dont il creuse les flancs et les cœurs, il est le poète dont l'esprit plane sur cette terre désolée. Il raconte la peur de devenir un mardi sans relief et une Islande réelle, loin des cartes postales ensoleillées. D’ailleurs, le seul espoir est la présence de cette voix capable de raviver le souvenir des disparus et de répéter les histoires. Quelle malédiction quand plus personne ne peut se rappeler de vous !

Mais à quel endroit d'un récit faut-il marquer une pause, combien d'histoires devons-nous raconter, et qu'adviendront les vies que nous laisserons de côté, que nous abandonneront au silence, les condamnerions-nous à une manière de mort ?

Notez enfin que le roman contient un très grand nombre de références musicales, de Bach aux Beatles, en passant par la pop islandaise.

Elle pleure. Si seulement il avait le pouvoir de changer ses bras ballants en rames et de se transformer lui-même en barque.
- Margrét, dit-il, la voix si rauque qu'on distingue à peine le prénom qui se désagrège et ressemble à un grommellement.
Il se racle la gorge et fait une autre tentative, ma petite Margrét - puis les années passent.



L’avis de Miss BouquinAix.

mardi 2 juillet 2013

Parfois, c’est dans le sommeil qu’on est le plus heureux, tu y es à l’abri, le monde ne t’atteint pas. Tu rêves de sucre candi et de jours de soleil.


Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre, traduit de l’islandais par Éric Boury, paru en 2007.

Un roman à la langue magnifique et créatrice, j’en ai fait une lecture émerveillée.
Le personnage principal est « le gamin » dont on apprend au détour d’une phrase qu’il aurait 20 ans. Mais il est le plus petit et le plus jeune dans un monde d’une dureté infinie : celui des pêcheurs de morue en Islande. Là où les hommes vivent dans des baraquements à l’année, vont sur des petites barques pêcher et reviennent (ou ne reviennent pas). La neige, le froid, le vent, les montagnes, la mer, la vie est dure et le gamin, tout jeune qu’il est, a déjà vu beaucoup mourir autour de lui. Les hommes tombent et les vies se recomposent.

D’un côté, la mer, de l’autre, des montagnes vertigineuses comme le ciel : voilà toute notre histoire. Les autorités et les marchands règlent peut-être nos misérables jours, mais ce sont les montagnes et la mer qui règnent sur nos vies.

Dans ce monde, le gamin est différent. Il aime lire, il est ami avec Bárður. Mais son ami, trop absorbé dans le Paradis perdu de Milton, oublie sa vareuse et meurt de froid. Le gamin va alors quitter le baraquement pour aller au Village.
En dépit de la dureté du milieu, il y a une belle galerie de personnages, aux longues barbes, peu loquaces, mais bien caractérisés. On sait que le gamin sortira de là, grâce aux livres et à l’exil. Un « nous » apparaît souvent, englobant les morts et les vivants ; c’est aussi le roman d’une communauté disparue.

Le café bout, ils ouvrent leurs gamelles, tartinent le pain de seigle avec leur pouce d’une épaisse couche de beurre et de pâté, accompagné d’un café brûlant aussi noir que la plus sombre des nuits dans lequel ils plongent du sucre candi, si seulement nous pouvions en mettre dans la nuit afin de la rendre plus douce.

Photographie de Pierre Thomas pour l'ENS Lyon
C’est aussi un monde où les mots et la parole ont leur force. Lire de la poésie peut tuer, chanter des couplets paillards permet de supporter l’attente de la pêche, un « voilà » peut tout décider. Comme si la seule arme des hommes contre les forces de la nature était leurs pauvres petits mots.

Il est mort de froid parce qu’il a lu un poème.
Certains poèmes nous conduisent en des lieux que nuls mots n’atteignent, nulle pensée, ils vous guident jusqu’à l’essence même, la vie s’immobilise l’espace d’un instant et devient belle, limpide de regrets ou de bonheur. Il est des poèmes qui changent votre journée, votre nuit, votre vie. Il en est qui vous mènent à l’oubli, vous oubliez votre tristesse, votre désespoir, votre vareuse, le froid s’approche de vous : touché ! dit-il et vous voilà mort. Celui qui meurt se transforme immédiatement en passé. Peu importe combien il était important, combien il était bon, combien sa volonté de vivre était forte et combien l’existence était impensable sans lui : touché ! dit la mort, alors, la vie s’évanouit en une fraction de seconde et la personne se transforme en passé.

L'avis de Lillounette, de Dominique et Jérôme (qui vous présentent la saga complète), de Delphine qui est dans le même état que moi, de Lili, de Choco. Un livre d'hiver lu à Marseille, j'ai eu un peu de mal à entrer dans ce froid. Un cadeau d'Eva, merci !