La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 12 janvier 2017

Les livres t’attendront en silence, humblement, sur l’étagère.

Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, parution originale 2002.

Cette histoire n’est pas un roman. Amos Oz raconte. Il commence par le sous-sol où il a grandit avec ses parents à Jérusalem et de proche en proche remonte l’histoire de son père et de sa mère, de chacun des grands-parents et arrière-grands-parents, avec les tantes et oncles de chacun. Avec eux, il parcourt l’Europe, la Pologne, Odessa, la Lituanie, en s’aidant d’ouvrages historiques ou de témoignages. Peu avant la moitié du livre est enfin mentionné son sujet véritable : le suicide de sa mère alors qu’il n’avait que 12 ans. Mais Oz raconte son enfance dans un quartier populaire de Jérusalem, avant la naissance de l’État d’Israël, avec les récits de lutte épique, de guerre, de pauvreté, de siège, d’affrontements politiques passionnés. Ce livre est constitué des 800 pages qui précèdent le récit exact de ce suicide.

Peut-être comptaient-ils vaguement trouver dans la Terre d’Israël ressuscitée quelque chose de moins judéo-petit-bourgeois et de plus moderne et européen ; de moins frustre et matériel et de plus spirituel ; de moins fébrile et verbueux et de plus pondéré, serein et réservé.

C’est un livre à la fois très intéressant et émouvant.
On découvre la population arrivée d’Europe à Jérusalem, ayant fui les persécutions et cherchant une terre neuve, s’entassant dans des faubourgs mal équipés. Le père de l’auteur parle 10 ou 12 langues, les polyglottes sont d’ailleurs nombreux, mais l’enjeu est de se débarrasser du vieil yiddish, perçu comme la langue larmoyante du shtetl, au profit de l’hébreu, la langue de la modernité et de la force. Mais l’hébreu est encore une langue incertaine, sortant de la Bible et en cours d’adaptation. Certains personnages ont ainsi créé les mots de la réalité du XXe siècle, d’autres parlent comme les prophètes, enfin l’un d’eux ignore l’hébreu argotique ce qui donne lieu à une scène de quiproquo très drôle.

Avec son accent d’Europe centrale, il n’était pas à l’aise dans la langue hébraïque, tel un amoureux ravi que sa bien-aimée soit enfin consentante, et décidé à se surpasser pour lui prouver qu’elle ne s’est pas trompée.

Il est question de la guerre, du couvre-feu, de la famine, du siège et du bombardement de Jérusalem, des stockes de morue parce que le nouvel état désargenté a pu acheter le stock de la pêche norvégienne. Il n’y a pas encore de Palestiniens, mais seulement des Arabes. Les grandes puissances sont au loin, semblant prendre des décisions à une table, sans savoir rien de la réalité des simples gens, ni héros, ni soldats. Sandrine a été gênée par les références historiques et politiques qu’elle ne saisissait ; j’avoue que ça ne me gêne pas de pas comprendre. Le narrateur est un petit garçon, il ne comprend pas grand-chose non plus et ne parvient pas à s’abstraire des visages des gens qu’il a rencontrés.
D. Rubinger, Contrôle à Jérusalem par des soldats britanniques, 1947, Berlin, BKP, image RMN.
Au milieu de la multitude de portraits que comporte le livre, se détachent son père, linguiste bavard, et sa mère, mélancolique et sans doute dépressive. Il n’y a pas de portrait réel de leur couple pourtant, comme si Oz était retenu par la pudeur de parler de l’intimité de ses parents.
Ce n’est pas un récit linéraire, car le narrateur voyage dans ses souvenirs et effectue des allers et retours entre ce qu’il a compris adulte, ce qu’il vivait enfant et ce que les uns ou les autres ont pu lui raconter. C’est un voyage de mémoire plus que d’histoire et les professeurs de géographie décrivent la Judée et la Galilée comme des paysages bibliques. Oz raconte un monde disparu, des jardins, des maisons, des modes de vie.
Ce livre contient des dizaines de titres de romans, de poésies, de chansons, car la lecture et l’écriture sont le centre de la vie de cet enfant.

Laquelle colline était notre voisine de palier – massive, renfermée et taciturne, une colline chenue, mélancolique, engluée dans ses habitudes de vieille fille, emmurée dans son silence, somnolente, hivernale, ne déplaçant pas les meubles et ne recevant jamais de visites, ni bruyante ni gênante mais, par les deux cloisons mitoyennes, s’immisçaient jusqu’à nous, telle une odeur de moisi opiniâtre, le froid, l’obscurité, le mutisme et l’humidité de cette morne voisine.


Lire le monde pour Israël.

12 commentaires:

  1. Merci pour ce billet Nathalie. J'ai arrêté ma lecture de ce roman car j'estimais ne pas connaître assez l'histoire d'Israël et passer à côté de trop de références et d'allusions. J'ai cependant été très sensible au ton, à l'ironie dont Amos Oz fait preuve en racontant son enfance.

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    1. J'avoue ne pas du tout être gênée par le fait de ne pas tout comprendre (je n'y connais pas grand-chose non plus). Mais c'est surtout le ton en effet d'Oz qui importe, ironie et affection.

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  2. Justement parce que c'est un récit plus qu'un roman, ce titre me dirait bien plus! On verra si je lâche l'affaire ou si j'engloutis les 800 pages.

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  3. J'avais beaucoup aimé ce roman trés documenté et sensible.
    tout un monde, qqchse de circulaire à parcourir.

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    1. Oui c'est vrai, à la fin on peut reprendre depuis le début, comme un cycle.

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  4. beaucoup aimé pour moi "à emporter sur mon île déserte"

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    1. Il semble inépuisable avec toutes ces histoires de famille.

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  5. J'ai dû lire cinq ou six livres d'Amos Oz et n'ai jamais été déçu.

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  6. J'ai fui devant celui-ci parce qu'il me semblait trop gros, mais il me tente de plus en plus. J'ai préféré choisir un recueil de nouvelles, mais comme je suis un peu en retard j'attendrai ce week-end pour rédiger mon billet.

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    1. J'ai lu celui-ci parce qu'on me l'a prêté, c'est un peu le hasard.

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