La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 21 février 2019

Buveurs très illustres, et vous vérolés très précieux...

François Rabelais, Gargantua, 1542 (plusieurs éditions du vivant de l’auteur).

Gargantua, vous y êtes ? La race de géants du chinonais ! Le roman raconte la naissance de Gargantua après une grossesse de 11 mois, son enfance, son éducation, comment il partit à Paris pour se mettre à l’école de l’humanisme et comment il revint chez lui accomplir des exploits guerriers à l’occasion des guerres picrocholines (merci de prononcer « picrokole »). Mais on y passe beaucoup de temps à manger et à boire, à uriner et à déféquer, à insulter et à parler du devoir des rois et aussi à se moquer du monde – un peu tout le monde.
La première chose qui frappe, c’est la richesse inouïe du vocabulaire. Rabelais est paraît-il l’auteur de langue française au vocabulaire le plus étendu. Je veux bien le croire. Registre soutenu, familier, vulgaire, argot, patois, latinismes, mots inventés ou forgés, tout y passe. Bien sûr, c’est une littérature qui convient particulièrement bien à la lecture à haute voix, pour se charmer des sonorités, se gausser des calembours, et rire quand le besoin s’en fait sentir. C’est le plaisir d’accumuler des mots pour leur son, leur allure, leur écho.

L’une la nommait « mon petit bouchon », l’autre « mon épingle », l’autre « ma branche de corail », l’autre « mon bondon, mon bouchon, mon vilebrequin, mon poussoir, ma tarière, ma pendeloque, mon rude ébat raide et bas, mon dressoir, ma petite andouille vermeille, ma petite couille bredouille.

Tout le début du roman est consacré à l’enfance du géant : les tonnes de nourritures englouties, les mètres carrés nécessaires pour le vêtir, son éducation, avec le célèbre passage sur le torche-cul. À Paris, le jeune homme attache les cloches de Notre-Dame au cou de sa jument en guise de grelots et se forme peu à peu dans toutes les matières de l’humanisme. Il se joue également des gens sérieux et minables de la Sorbonne. De façon générale, les géants sont respectueux de Dieu, mais beaucoup moins de l’institution ecclésiastique. Toute la fin du roman est consacrée au récit des guerres de Gargantua et de son père contre Picrochole. Les grands combats se déroulent dans des fonds de bled minuscules (que je connais un peu), mais comme s’il s’agissait de luttes épiques entre François Ieret Charles Quint. Ah ! La place forte de La Devinière ou celle de L’Île-Bouchard ! Mention spéciale au moine qui défend la vigne de l’abbaye de Seuilly en massacrant ses adversaires à coup de croix. On croise aussi la fameuse abbaye de Thélème.

Aux uns il écrabouillait la cervelle, aux autres il cassait bras et jambes, aux autres disloquait les spondyles du cou, aux autres démoulait les reins, écrasait le nez, pochait les yeux, fendait les mandibules, enfonçait les dents dans la gueule, écroulait les omoplates, marbrait les jambes, déboîtait les hanches, débezillait les abattis.
Si quelqu’un se voulait cacher entre les ceps au plus épais, il lui frottait toute l’arête du dos, et lui cassait les reins comme à un chien.
Si un autre se voulait sauver en fuyant, il lui faisait voler la tête en pièces par la commissure lambdoïde.
(on voit que l’auteur s’y connaît en anatomie !)
Manuscrit, Deux diables perturbant la conception de Marie repoussés par des anges, Passion de Valenciennes, 1577, BNF.
J’ai eu l’impression que Gargantua était plus scatologique que Pantagruel (mais que vaut cette impression ?). Les blagues abondent, autour de l’urine, du caca, du sexe, du ventre, du manger, ou dans des allusions plus érudites et d’à peine meilleur goût, égratignant tout ce qui pourrait être sérieux ou confit d’autorité. Mention spéciale pour la liste s’étendant sur plusieurs pages des proverbes à boire.

Il n’est pas réellement facile de parler de cet ouvrage. Je l’ai lu dans l’édition Quarto qui rassemble tous les romans de Rabelais (vous allez avoir droit aux cinq). Il s’agit d’une édition bilingue, français ancien et français moderne, établie par Marie-Madeleine Fragonard qui a rédigé une introduction tout à fait stimulante. C’est le genre de roman que l’on relit plusieurs fois car on en perd la moitié en route. Sur la langue de Rabelais, et l’idée de devoir le… traduire ?, je vous conseille cet excellent article de l’autrice.

Et, pour vous donner à penser de moi qui vous parle, je crois que je descends de quelque riche roi et prince du temps jadis. Car jamais vous n’avez vu un homme qui ait un plus grand désir que moi d’être roi et riche, afin de faire banquet, ne pas travailler, ne pas me faire de souci, et bien enrichir mes amis et tous les gens de bien et de savoir. Mais je me réconforte en ceci que dans l’autre monde je le serai, même encore plus grand que je n’oserais le souhaiter en ce monde. Vous, réconfortez-vous de votre malheur en telle pensée, ou dans une meilleure, et buvez frais, si faire se peut.

Le moine demanda à Gargantua de faire le règlement de son couvent à l’inverse de tous les autres.
- Premièrement donc, dit Gargantua, il ne faudra pas bâtir de murailles autour, car toutes les abbayes sont solidement murées.
- Certes, dit le moine. Et pour des tas de bonnes raisons, là où il y a mur devant et mur derrière, il y a force murmure, envie et conspiration réciproque.

4 commentaires:

  1. Ecoute, là, c'est une découverte, je n'ai jamais lu Rabelais (pourtant je n'habite pas loin du 37) et je m'interroge...

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    1. Alors ce n'est clairement pas facile à lire, très différent de ce que l'on connaît. Mais c'est foisonnant ! Et j'en reparlerai, tu pourras te faire une idée.

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  2. je ne suis jamais parvenue à lire Rabelais en totalité trop freinée par la langue

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    1. Il ne faut pas le lire en VO, c'est sûr. Après, même sur cette édition, cette langue ne ressemble à aucune autre, avec tous ces mots !

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