La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 4 septembre 2025

Des histoires qui se répètent et des images qui se ressemblent.

 

Manuela Draeger, Arrêt sur enfance, 2025, aux éditions de l'Olivier.

Au départ, il y a une voix dans la nuit.
Nous sommes dans un dortoir d'enfants perdus. Un drôle de dortoir sous une tente, entouré d'arbres, gardé par des momies recroquevillées. De drôles d'enfants, à poils et à plumes, dotés de grandes ailes, mais incapables de voler. Les ailes disparaissent à l'âge adulte. Dans un monde où la lumière du jour n'advient pas toute seule. Chaque nuit, il faut qu'un enfant aille – en rêve – tuer le Gros, étrange figure soumise à ce rituel barbare, mais nécessaire, afin de faire apparaître la lumière.

Va savoir ce qu'elle annonce, cette voix. Le début ou la fin. Pour la différence que ça fait quand on est en train de dormir ou de mourir. La différence est si petite, oh, oui, si petite.

Le récit est d'abord celui de Yaki, nouvellement chargé de cette mission qu'il ne sait comment accomplir. Mais il y a aussi celui de Magda, qui le faisait auparavant et qui raconte comment cela se passait. Chaque nuit, un rêve différent mais identique. Car l'enjeu est bien aussi de raconter, de répéter un rite et des paroles, tout en variant à l'infini, en usant de mots nouveaux. Dans cet univers de la répétition vide de sens, seuls les mots ont un sens. Même quand Yaki ne sait pas bien lequel.

Ça ne sert à rien de le dire encore une fois, mais je vais le dire.

L'aube ne se levait pas. La nuit était péniblement brûlante, et l'aube ne se levait pas.
Ça fait partie de ces formules inutiles qu'on devrait s'abstenir de prononcer, mais qu'on prononce quand même, par lassitude, et parce qu'on imagine que quelqu'un écoute.

Parce que tout cela alterne entre grotesque et tragique, chacun ayant conscience d'être placé dans une situation dépourvue de signification, mais où il faut faire contenance. D'autant plus que Yaki semble s'adresser dans sa tête à quelqu'un – nous sans doute – pour qui il est nécessaire d'expliquer certaines choses.


Le ton est familier, simple, mais tranquille.
Un livre à la fois léger et prenant.

Avant l'arrivée de Jessica-toute-belle, nous disions simplement les arbres, ou les palmiers. Or maintenant, quand au cœur de nos rêves nous nous trouvons dans des jardins ou des bois, nous récitons mentalement une liste et nous piochons dedans des noms au hasard. Ça n'aide pas à décrire le paysage réel, mais ça a un petit côté rassurant, peut-être parce qu'ainsi nous renouons avec les mondes d'avant, plus variés, plus musicaux, moins mornes. Pour parler de la barrière sombre qui entoure le dortoir, (…) j'aurais aussi bien pu parler d'acacias, de cèdres, de thuyas, de prunelliers, d'ifs, de baobabs, au hasard. Et même, si j'avais ls temps, j'aurais pu agrémenter les noms bruts de quelques qualificatifs. Comme nous aimons le faire quand nous n'avons rien d'autre à faire. Platanes-archivistes, mélèzes-larmes-de-démons et autres. Prunelliers-d'autreois. Acacias-vif-argent.
J'aime ce jeu ouvert avec le langage et la touche de fantaisie qu'il comporte. Je repense au début de Terminus radieux, avec ces noms de plantes complètement inventés.

Odonchimeg Davaadorj, Besame mucho 2, 2020, Coll. Privée

J'en ai profité pour relire Kree de la même Manuela Draeger, alias du même Volodine, paru en 2020, aux éditions de l'Olivier.


Kree est un excellent roman, dans lequel on se plonge avec grand plaisir.
Ici, nous ne sommes pas dans les rêves. Au début de l'histoire, Kree, une jeune femme est tuée. Puis on la retrouve, dans un entre-deux de vie et de mort, et elle s'installe dans une ville où elle établit sa nouvelle vie, avec sa chienne et une amie chamane. Au fur et à mesure, nous découvrons l'existence de ces gens, qui vivent à la fin des temps, après la disparition des villes, après les immenses charniers, à une époque où il y a eu tellement la guerre que les armes ont disparu, où la langue a périclité, où les souvenirs sont vagues et où deux hommes sont peut-être issus d'oeufs mystérieux. Si les relations d'amitié et d'amour se tissent, on comprend que la ville est dirigée par des « frères mendiants » qui font régner une arbitraire règle du Parti, de laquelle il est dangereux de trop s'écarter.

La futaie de moins en moins dense. Les arbres s'espaçaient, des cyprès chevelus, des sapins goutte-de-fiel, des sapins silence, des érables d'abîme, des séquoias petite-vertu, des mélèzes-ventrus, toutes ces nouvelles espèces que personne n'avaient étudiées et que personne jamais ne recenserait, qui étaient apparues pendant la guerre noire et qui étaient déjà, comme toutes les autres, atteintes de maladies génétiques et en voie de disparition.

J'aime le récit de cette existence qui s'installe en dépit de toutes les catastrophes, les liens sincères qui se nouent et cette façon d'accueillir la mort avec le sourire – de toute façon on finit toujours par en sortir et par se retrouver. Si les fameux frères mendiants pensent leurs condamnations terribles, Kree et ses amis sont certains de se revoir. Paradoxalement, la fin est pleine d'espoir et de liberté.

Elle avait compris que la fin du monde durait depuis des siècles, avec des périodes de ralentissement et même de tranquillité et des périodes d'accélération, et que c'était justement au cours d'une de ces dernières-là qu'elle avait eu la malchance de naître. Ou plutôt de renaître.

Le lien vers mon premier billet.

Je suis un peu hésitante concernant le premier titre, mais le second est incontestablement de la SF. C'est donc bon pour le challenge SF de Sandrine !




jeudi 1 mai 2025

Des souvenirs qui n'aboutissent pas.

 


Lutz Bassmann, Haïkus de prison, 2008, éditions Verdier.


Des haïkus ou plutôt des poèmes de trois vers, qui racontent l'enfermement dans une cellule, puis un long voyage dans un train de marchandises et enfin le camp, le déboisement d'une forêt de bouleaux et les cabanes glaciales.
Rien n'est expliqué. On ne sait pas qui sont les prisonniers ni la raison de leur présence ni le régime politique en cause. C'est l'enfermement.
C'est extrêmement brillant. Noir, très noir, caustique, avec la distance de l'humour et de la poésie, pour évoquer le monde de la terreur. Mais voilà, les mots ne s'arrêtent jamais de dire les choses.
Il y a des figures stéréotypées qui se croisent – je crois que cela pourrait être un texte de théâtre.

L'infirmerie n'est pas très sûre
plus d'un vieux
n'en est pas revenu

Le Mandchou s'est cousu la bouche
il voudrait qu'on le transfère
chez les politiques

L'organisation s'est constituée
seuls les chefs savent
combien nous sommes

La louche tremble dans ma main
l'anthropophage me regarde
je suis de service de soupe

La feuille d'appel s'est envolée
le soldat rougit il bredouille
des noms imaginaires

La feuille d'appel s'est envolée
trente détenus virevoltent
entre voie ferrée et nuages

La nuit est sans lune
mais elle est avec cliquetis 
et odeurs de crasse

Chacun espère être employé selon ses compétences
même l'avorteur
s'imagine déjà à pied d'oeuvre

Pour instaurer la discipline
le commandant
tue quelqu'un au hasard dans le fossé

Giacometti, Portrait d'Annette, 1954, Orsay.
Quand les traits des personnes aimées s'effacent et se stabilisent.


Lutz Bassmann, Les Aigles puent, 2010, aux éditions Verdier.

La catastrophe a déjà eu lieu.

La ville a été bombardée la veille, d’une bombe qui mêle les explosifs, les gaz, les poisons et peut-être des radiations (même si le mot « nucléaire » n’est jamais prononcé). Tout – tout – est transformé en une sorte de goudron noir et en vapeurs délétères qui s’infiltrent dans la peau et les poumons.
Le personnage principal, Gordon Koum, arrive le lendemain. Il cherche sa famille, en vain. Il est ventriloque et, à l’aide d’une poupée trouvée dans les décombres et un rouge-gorge qui échoue là, il va raconter des histoires. Les histoires de celles et ceux qui ont vécu là, ont espéré et ont aimé, et n’ont pas existé en vain. Des histoires pour distraire les morts dans leur interminable errance.
Les histoires de Koum racontent un monde de luttes clandestines, de gens attachés à leur famille, de sous-hommes, d’hommes-oiseaux, de bombardements, de dévastations, d’hommes et de femmes qui échappent et qui survivent.
Un roman qui tente, une nouvelle fois, de faire la part belle aux mots et aux histoires, qui redonnent un sens à la vie là où il n’y en a plus, qui disent que l’humour, la tendresse et la rage existeront toujours, mais quand même au ton singulièrement triste, si je compare avec d’autres titres de l’auteur.

Ne remue pas. Ta bouche est une trappe. Ne l’ouvre pas. N’ouvre rien. N’ouvre aucune porte, pensa-t-il.
Quelle que soit ta prison, n’ouvre aucune porte. Reste pétrifié, ne communique avec rien. N’ouvre les portes et ta bouche sous aucun prétexte.

Des scènes isolées et des images pour distraire les morts. Pour distraire les morts que j’ai aimés. Pour distraire mes proches, mes camarades et mes amis. Ceux d’ici. Ici incarcérés dans les ruines, ou répandus autour de nous sous forme de goudron. Pour leur dire que je les aime encore et que je continuerai à les aimer, même si je n’ai plus de voix, même si mon organisme se défait, même si mon organisme rejoint le goudron indifférencié qui maintenant nappe la ville et même le monde.

Lutz Bassmann, Avec les moines-soldats, 2008, chez Verdier.

Des hommes sont envoyés en mission, en mission dans le temps, par une Organisation qui semble ne presque plus exister, pour tuer on-ne-sait-pas-bien-qui ou pour exorciser des lieux, mais les termes sont vagues et se diluent dans les rêves, dans un monde où il ne reste plus grand-chose de la civilisation. Les États ont disparu, tout se délite doucement. Des êtres étranges, à la limite de la mort, à la limite de l'humanité, circulent dans les rêves et se terrent dans les maisons. Les moines-soldats savent à peine ce qu'ils doivent exorciser.

C'était une relecture, mais j'ai eu du mal à lire le volume. Trop triste et dépourvu d'espoir.


Lutz Bassmann est un des alias utilisé par Antoine Volodine. On pourrait se dire « peu importe le nom, il s'agit de la même plume » (et c'est ce que je pensais d'ailleurs), mais en réalité ces deux derniers livres m'ont paru plus sombres que le reste de l'oeuvre, sans la nuance d'humour et d'énergie de vivre qui animent les textes signés du nom de Volodine ou de Draeger. Je suis intriguée.

Vous aurez compris que je conserve le livre des Haïkus de prison, qui me paraît le plus réussi.

Il me semble que les deux romans s'inscrivent dans la science-fiction, catégorie post-apocalyptique, même si l'auteur n'est quasiment jamais qualifié ainsi. C'est pourquoi je propose ce billet au défi SF de Sandrine (c'est seulement le deuxième pour le moment !).


jeudi 12 décembre 2024

Convaincu que madame la gauche mort était de la partie, Balbutiar ne pipait pas plus qu’un cœlacanthe en saumure.

 

Antoine Volodine, Nos animaux préférés (entrevoûtes), 2006.

 

Il y a tout d’abord Wong, un éléphant, qui vit dans une forêt tropicale et dans un monde où il ne reste pas grand-chose de l’être humain. Il rencontre pourtant une femme misérable qui lui demande quelque chose de très étonnant. Les humains lui demandent tous la même chose, il en a un peu marre et on le retrouvera à la fin du livre.

Il y a ensuite Balbutiar, un roi d’une espèce pas très bien définie, peut-être un crabe, rivé à la plage. Il ne réussit à sortir de ce maléfice que grâce à la puissance de son esprit et de ses rêves, mais la scène, racontée avec ironie, se rejoue sans cesse.

Il y a ensuite la Shaggå des sept reines sirènes, saga des souverains des poissons (Court-Brouillonne I, Cabillebaude II, Sole-Sole III, etc.), rois et reines assassinés dans des règnes cruels et des guerres civiles interminables et incompréhensibles.

Ces récits d’humour noir auraient été écrits par des anarchistes emprisonnés.


Il se tortilla de droite et de gauche, tandis que l’angoisse lui frigorifiait la panse. Mais rien n’y fit, et il dut se rendre à l’évidence : il avait le dos soudé au rocher par des fils et des tendons qui l’avaient emprisonné pendant son sommeil, et qui maintenant se refusaient à craquer. Dans le langage qui ici parfois sert de langage, on appelle ce cauchemar une croupille maligne numéro deux, et on dit de la victime qu’elle a l’échine bouldebrayée.


Ce n’est sans doute pas un grand volume, mais c’est un complément cohérent avec l’univers de l’auteur, où il existe une réelle porosité entre les animaux et les humains (notamment avec les oiseaux et les araignées). Nous lisons les récits d’existences difficiles à percevoir, imaginés par ceux qui ont été réduits à néant, dans un monde qui n’en finit pas de se détruire. Au milieu de tout cela, les mots laissent à l’humour, au grotesque, à la poésie et au tragique toute leur place – ce sont eux les plus importants.


Il ne sera pas ici traité des basses œuvres de cette reinette, car rien d’exécrable ni d’encrable n’est à retenir de son interrègne ; plus brève qu’un pet de poulpe fut son existence princière ; nulle fut sa descendance et aucunement auguste.


Le roman prend place dans le monde des forêts impénétrables, des océans vertigineux et des rivages vides parcourus par le vent – et par les rêves. Là des créatures s’agitent, peu sûres de leur existence.

  

Juste en dessous de lui ahanaient le flux et les rouleaux et rauquait le reflux. L’eau lui léchait les pieds, puis se retirait à petite distance, revenait lui humecter les sillons plantaires, de nouveau se retirait.

 

Tu émergeras longtemps après l’aube, mais encore dans l’ère géologique du petit jour, et tu seras lasse, misérablement oblique et lasse. Pour toi ce matin-là on aura éclairé le ciel avec des pierres, pour toi seule on aura déblayé les gravières de leur obscurité, afin qu’au moins soit visible l’empreinte de ton évasion : ainsi ta mémoire ne sera pas totalement vide.


Walter Vaes, Nature morte au poisson (Anvers Janssens).
Regardez cette incroyable mise en scène où le rouget pose comme une Vénus au miroir.


 

Volodine sur le blog (oups) :


Écrivains : 1er billet et 2e billet : oui, lu deux fois !
Songes de Mevlido : un roman très réussi, qui campe l’univers de Volodine dans toute sa richesse - je vous recommande
Des anges mineurs
Frères sorcières
Lisbonne dernière marge : un de ses premiers titres. Le langage y est un acte. Il y a des passages d’une grande poésie et beaucoup de mots inventés.
Les Filles de Monroe : 
La capacité de l'auteur à raconter de façon totalement simple et naturelle un truc très bizarre, mais en vérité, pas si loin de nos repères. 
Il y a aussi beaucoup de jeu avec le vocabulaire traditionnellement communiste, c'est toujours plein d'invention !

Terminus radieux : le long voyage de l’humanité, dans un bardo qui n’en finit pas. La monotonie des jours, des années et des siècles peut pourtant être interrompue par l’arrivée impromptue d’un individu ou d’un animal. Le lecteur se surprend à espérer que tout soit à nouveau possible.

Vivre dans le feu : le dernier roman ?

Sous l'avatar de Manuela Draeger : KreeC’est un monde dévasté, où sont apparues de nouvelles espèces de plantes ou d’animaux, où les humains parlent un langage simplifié, où le chamanisme ne fonctionne plus très bien, mais reste vaguement utile. Un roman envoutant.



mardi 6 février 2024

Voyager une dernière fois. Dire tout, inventer tout, ne pas s’affoler en face de l’indicible.

 

 

Antoine Volodine, Vivre dans le feu, 2024, édité au Seuil (oui, il vient de paraître).

 

Un Volodine léger, plaisant à lire, ironique, sans l’ampleur ni la poésie de Terminus radieux, mais un court roman qui donne un point de vue affectueux et presque malicieux sur tout son œuvre.

Au premier chapitre, Sam, le narrateur, se trouve dans un village sur lequel un avion déverse le napalm. Le feu s’apprête à tout envahir. Au moment de mourir, Sam se souvient de sa vie. À moins qu’il ne s’en crée une de toutes pièces.


Après tout, pour cet ultime pétillement d’agonie, plutôt que visionner le film de ma vie, cette suite apocalyptique que je connais par cœur et qui ne m’apportera aucun plaisir de découverte, autant composer un roman. Un petit roman hurlé en accéléré, à toute vitesse. À la va-vite.


Les chapitres suivants dressent le portrait de grand-mères et de tantes, légères et savantes, vivant dans la steppe après la dévastation du monde. Elles apprennent à Sam à vivre dans le feu. Sam dont l’âge est un mystère, entre 8 ans et plusieurs siècles, qui a survécu grâce à une sorte de coma, et dont on ne sait pas grand-chose des actes et des motivations. Il a l’air inoffensif, mais il peut être très inquiétant. Ces joyeuses tantes qui lui apprennent le sexe et le monde savent aussi comment entrer dans le feu et dans le monde des ténèbres. Le lecteur en vient à penser que grâce à leur savoir Sam pourra échapper au mur de napalm, avant de se rappeler qu’après tout il s’agit peut-être simplement d’une histoire. Le lecteur ne sait pas, alors il tourne la page suivante.

J’ai pris grand plaisir à lire ce roman qui, avec toute sa légèreté, laisse planer le doute sur l’existence même de cet œuvre romanesque. Mais tant qu’il reste une seconde, on peut encore largement imaginer tout un monde.

 

Mes tantes n’étaient nulle part. Je n’avais pas renoncé à les voir réapparaître. Elles s’en étaient allées d’une manière qui ne signifiait pas obligatoirement une fin tragique. De splendides femmes, qui se trouvaient à l’aise dans leur élément, onirique ou non, foulant le rêve et le noir avec une grâce incomparable. Courant à l’avant-garde du rêve et du noir. Je les avais vues se dissoudre dans le néant alors qu’elles conservaient le même rythme et la même aisance.

Soulages, plaque de cuivre d'une eau-forte, Rodez, musée Soulages.
 


Volodine est largement représenté sur le blog :

Écrivains : 1er billet et 2e billet : oui, lu deux fois !
Songes de Mevlido : un roman très réussi, qui campe l’univers de Volodine dans toute sa richesse - je vous recommande
Des anges mineurs
Frères sorcières
Lisbonne dernière marge un de ses premiers titres. Le langage y est un acte. Il y a des passages d’une grande poésie et beaucoup de mots inventés.
Les Filles de Monroe :
M
ême si la pluie tombe en rafales ou en fusillades, ce monde n’est jamais totalement effrayant. Il existe toujours une possibilité de se glisser dans les interstices de la pénombre (pénombre qui est beaucoup plus humaine que la lumière brutale).

Il y a aussi beaucoup de jeu avec le vocabulaire traditionnellement communiste, c'est toujours plein d'invention !

Terminus radieux : le long voyage de l’humanité, dans un bardo qui n’en finit pas. La monotonie des jours, des années et des siècles peut pourtant être interrompue par l’arrivée impromptue d’un individu ou d’un animal. Le lecteur se surprend à espérer que tout soit à nouveau possible.

Sous l'avatar de Manuela Draeger : KreeC’est un monde dévasté, où sont apparues de nouvelles espèces de plantes ou d’animaux, où les humains parlent un langage simplifié, où le chamanisme ne fonctionne plus très bien, mais reste vaguement utile. C’est une longue continuation et la mort n’est pas une fin. L’être humain montre une capacité d’adaptation sans limite, même dans sa version amoindrie ou éteinte. Un roman envoutant.

 


Volodine est le pseudonyme d’un écrivain, qui a plusieurs autres pseudonymes et qui construit un œuvre autour de cette constellation d’auteurs. C’est un point que l’on trouve en tête de la plupart des articles qui lui sont consacrés, mais que je ne mets pas en avant, sachant l’effet repoussoir de ce genre de propos soi-disant averti. Néanmoins, je reconnais aussi la cohérence d’un monde, créé par de simples mots.

Il est annoncé que ce Vivre dans le feu serait le dernier roman d’un ensemble, dont je n’ai lu que quelques titres. Quand le monde est sur le point de se consumer, on continue à vivre, dans le feu – et dans les mots.

Il y a un article du site En attendant Nadeau sur ce roman.




 

jeudi 8 juin 2023

Une marche brouillonne, monotone et sans joie, pendant des milliers d’années. Une éternité confuse et idiote.

  

Antoine Volodine, Terminus radieux, 2014.

 

Volodine est un des rares écrivains français contemporains que je lis régulièrement (il y en a quelques autres qui surnagent mais bon...), mais je peine toujours à partager mon enthousiasme. Ce titre-ci a heureusement eu une certaine visibilité, grâce au prix Médicis. Je m’attelle donc à nouveau à la tâche de vous donner envie de le lire !


Le vent de nouveau s’approcha des heures et il les caressa avec une puissance nonchalante, il les courba harmonieusement et il se coucha sur elles en ronflant, puis il les parcourut plusieurs fois, et, quand il en eut terminé avec elles, leurs odeurs se ravivèrent, d’armoises-savoureuses, d’armoises-blanches, d’absinthes.

C’est le début.


Nous sommes dans une ambiance de fin du monde, dans la taïga et la forêt. La Deuxième Union soviétique s’est écroulée et tous les réacteurs nucléaires se sont déréglés. Des hommes et des femmes s’enfuient et meurent peu à peu – à moins que l’on ne puisse jamais mourir dans cet univers sans fin.

L’ancien soldat Kronauer vient chercher du secours dans un genre de kolkhoze nommé Terminus radieux et installé sur une pile radioactive. Quelques humains, ni morts ni vivants, habitent là, sous la coupe du sorcier Solovieï qui s’immisce dans leurs rêves et les fait agir comme autant de marionnettes

(et là j’ai déjà perdu la moitié de mes lecteurs)

(mais il est horrible ce sorcier)


Ils restèrent immobiles un moment, invisibles dans leur cachette de longues feuilles et de tiges dont certaines, suite aux premières gelées nocturnes, étaient sur le point de jaunir et même de noircir. À une quinzaine de mètres, un massif d’herbes épicées embaumait. Des vornies-cinq-misères, pensa Kronauer. Mêlées à des bouralayanes, des chaincres. Plus près il y avait des sarviettes-à-odeur-de-menthe.


Nous suivons Kronauer quand il cherche à se créer une nouvelle vie, ou qu’il veut secourir ses camarades, ou qu’il essaie de préserver ses souvenirs de l’oubli. Les personnages, au contact de la radioactivité, mais surtout sous l’emprise du temps et de la magie de Solovieï, se dégradent interminablement. Les besoins physiologiques se réduisent, la mémoire s’atrophie. Ils ressemblent de moins en moins à eux-mêmes.


Elle ouvrit les yeux et elle bougonna une malédiction à tiroirs au fond de laquelle même les classiques du marxisme en prenaient pour leur grade.


Photo d'Alain Sauvan
Mais c’est très beau. C’est une très belle écriture, qui fait sa place aux mots inventés et étonnamment familiers, à la poésie, à la puissance de l’incantation. Volodine raconte le long voyage de l’humanité, dans un bardo qui n’en finit pas. La monotonie des jours, des années et des siècles peut pourtant être interrompue par l’arrivée impromptue d’un individu ou d’un animal, la vie ne s’y arrête jamais totalement. Le lecteur se surprend à espérer que tout soit à nouveau possible, que le personnage retrouve dans une lueur le souvenir d’un ancien amour ou le réconfort d’une amitié.

Il y a un ton familier et humain pour aborder la mort et les utopies politiques.

Et puis la place centrale est faite à celles et ceux qui écrivent, racontent, chantent, rappellent le passé, inventent des histoires. C’est le miracle des mots qui surgissent dans ce qui ressemble au néant et qui ont un pouvoir de (re)création.


Elle se couvre d’écailles dures et bruissantes.

Elle se couvre de gouttelettes noires.

Elle fait vent, elle fait théâtre, elle fait ciel noir, elle fait quatre-ciels-noirs. 

Elle va jusqu’à l’origine des temps et elle souffle dessus en hurlant, puis elle atteint la fin des temps et elle souffle dessus.

 

Or parfois il se rappelait qu’il avait été musicien errant et, bien qu’en lambeaux, il avait encore dans l’esprit quelques moments de son répertoire. Et il avait envie de les faire sonner une fois encore à l’extérieur, ces lambeaux, ces moments. C’était comme l’envie mécanique d’un dernier souffle. Les longs récits avaient perdu leur cohérence, les cycles de bylines se réduisaient à des bribes de fictions disparates. Pas grand-chose n’avait résisté à l’immense lessivage des siècles.

 

 Volodine sur le blog : 

Écrivains : 1er billet et 2e billet : oui, lu deux fois !
Songes de Mevlido : un roman très réussi, qui campe l’univers de Volodine dans toute sa richesse - je vous recommande
Des anges mineurs
Frères sorcières
Lisbonne dernière marge : un de ses premiers titres.
Les Filles de Monroe : 
La capacité de l'auteur à raconter de façon totalement simple et naturelle un truc très bizarre, mais en vérité, pas si loin de nos repères. Et même si la pluie tombe en rafales ou en fusillades, ce monde n’est jamais totalement effrayant. Il existe toujours une possibilité de se glisser dans les interstices de la pénombre (pénombre qui est beaucoup plus humaine que la lumière brutale).

Il y a aussi beaucoup de jeu avec le vocabulaire traditionnellement communiste, c'est toujours plein d'invention !

Sous l'avatar de Manuela Draeger : KreeC’est un monde dévasté, où sont apparues de nouvelles espèces de plantes ou d’animaux, où les humains parlent un langage simplifié, où le chamanisme ne fonctionne plus très bien, mais reste vaguement utile. Un roman envoutant.



mardi 26 octobre 2021

Elles sont pas plus mortes ou moins mortes que nous. Elles sont comme nous.

 Antoine Volodine, Les Filles de Monroe, 2021 (rentrée littéraire), édité au Seuil.

 

Dans un monde détruit, où l’univers habité se réduit à une sorte de camp pas très bien contrôlé par le Parti (lequel ?) et par la police, des filles surgissent du néant, envoyées par un mort (Monroe) pour rétablir le Parti (justement) et permettre aux humains de revivre et à une société radieuse d’advenir. Parmi elles, Rebecca Rausch. Elles sont observées par deux hommes ou plutôt un homme, dont le lecteur comprend rapidement qu’il se dédouble. Breton emploie le « je » ou le « il » ou le « nous » pour parler de lui. Il est censé rapporter ses observations à la police ou aux médecins, mais il ne le fait pas vraiment. La fin du monde n’empêche pas l’amour d’exister ni le vague sentiment qu’il faut continuer à vivre tant que l’on respire.


La fille resta suspendue un instant à la corniche qui courait le long du troisième étage, puis elle tomba et disparut dans l’obscurité luisante de la rue Dellwo. Elle s’appelait Rausch. Rebecca Rausch. Trente ans plus tôt, je l’avais follement aimée. Et ensuite, elle était morte.

C’est le début.


C’est le nouveau Volodine et j’ai beaucoup aimé, même si une fois encore, il sera compliqué de dire pourquoi.

D’abord, curieusement les personnages sont attachants. Dame Patmos, pleine de désirs rebondis et de soif de pouvoir, Kaytel le policier qui ne refuserait pas de s’évanouir dans le néant et qui parvient, vaille que vaille, à parler aux morts, Breton et son double, dont on ne sait jamais s’il perd ou gagne aux échecs, un peu pataud, pas l’âme d’un héros, pas prêt de sauver le monde, mais décidé à suivre sa Rebecca jusqu’au bout, même si elle est morte depuis 30 ans.

Nous sommes dans un univers étrange et familier à la fois. Un immense camp médicalo-policier, l’absence de tout aliment, des arbres à qui l’on parle, des ampoules dites écologiques, la possibilité d’évoluer dans les rêves des autres, de parler aux morts. Des noms de factions du Parti absurdes et pleines d’humour. C’est la fin des temps et plus rien n’a de sens. Enfin, les morts peuvent encore rêver et envoyer des créatures pour rétablir le Parti.

Breton, Paracelse Mage de Connaissance, 1941, Cantini


Elle se mit à crapahuter le long d’un mur. Une mare de pluie s’était accumulée et elle la traversa pesamment, lentement. Elle repoussait l’eau devant elle comme si elle lavait le trottoir à la wassingue.


Je précise pour celles et ceux qui n’auraient jamais tenté du Volodine et seraient un peu intimidées par tout cela que l’ensemble est expliqué le plus naturellement du monde. Si le lecteur erre un peu ou est perturbé au début, il prend progressivement ses marques et peut évoluer ensuite sans problème. C’est d’ailleurs une des grandes forces de l’écriture de cet auteur : sa capacité à raconter de façon totalement simple et naturelle un truc très bizarre, mais en vérité, pas si loin de nos repères. Et même si la pluie tombe en rafales ou en fusillades, ce monde n’est jamais totalement effrayant. Il existe toujours une possibilité de se glisser dans les interstices de la pénombre (pénombre qui est beaucoup plus humaine que la lumière brutale).

Il y a aussi l’humour de plusieurs formules et le jeu sur les différents registres de langue. Et voici quelques-unes des factions du Parti : les Communards de l’éveil suprême, les Renonçants rouges, les Marxistes de la grande compassion !

  

Le terme de « détraqué » me paraissait manquer de rigueur scientifique, mais il en aurait fallu plus pour que je me dérengorgeasse.

 

Il n’était pas encore sept heures et demi et les brouillards chauds de l’aube traînaient encore entre les blocs hospitaliers. On respirait un air qui déposait sur le visage un voile humide, parfumé au feuillage des acacias goutte-de-fiel, nombreux dans les environs, parfumé aussi au bitume en décomposition, aux neuroleptiques et aux restes humains.

 

Volodine sur le blog :

Écrivains : 1er billet et 2e billet
Songes de Mevlido
Des anges mineurs
Frères sorcières (on y trouve les slogans totalement absurdes du Parti)
Lisbonne dernière marge

 

jeudi 21 mai 2020

Là-dessus, les pelles s’abattirent, et la conversation s’interrompit.

Manuela Draeger (avatar d’Antoine Volodine), Kree, éditions de l’Olivier, 2020.

Quelle lecture !
Au début, Kree, une femme guerrière, se fait tuer en cherchant à venger la mort de sa chienne. Ensuite, elle passe dans le bardo, cette existence amoindrie à la durée indéfinie.
Ensuite ? Ou avant ? Elle arrive dans une ville. J’ai songé pendant un moment que la vie dans la ville était située avant la mort de Kree et que nous avions affaire à un retour en arrière. Cependant, plus j’avançais dans ma lecture, plus je me disais que ce n’était pas le cas. Bien sûr, impossible de trancher. Le bardo n’a ni avant ni après, alors…

Elle avait compris que la fin du monde durait depuis des siècles, avec des périodes de ralentissement et même de tranquillité et des périodes d’accélération, et que c’était justement au cours d’une de ces dernières-là qu’elle avait eu la malchance de naître. Ou plutôt de naître.
Ou plutôt de commencer à marcher dans l’enfilade des espaces noirs.

Ici, la terre a été dévastée par des guerres infinies et par des charniers où ont été entassés les corps. Les survivants, car ils le sont tous, morts ou non, mènent une existence un peu grise dans une ville dirigée par les mendiants terribles, apôtres d’un égalitarisme et d’un hypothétique Parti. Kree y mène une existence tranquille, avec une amie sorcière et deux amis qui tentent de faire du commerce. Elle craint les araignées qui règnent en nouveaux maîtres du monde et ne veut surtout pas attirer l’attention sur elle. Il y a aussi des hommes qui ont vécu dans des œufs et dont les souvenirs sont particulièrement effrayants.

La futaie de moins en moins dense. Les arbres s’espaçaient, des cyprès chevelus, des sapins goutte-de-fiel, des sapins silence, des érables d’abîme, des sequoias petite-vertu, des mélèzes-ventrus, toutes ces nouvelles espèces que personne n’avait étudiées et que personne jamais ne recenserait, qui étaient apparues pendant la guerre noire et qui étaient déjà, comme toutes les autres, atteintes de maladies génétiques et en voie de disparition.
Vitrail, Âmes tourmentées en Enfer, 1500, Cloisters.

Comme dire ?
Cela tient du roman d’aventure et du roman de mystère. Le lecteur y vit une expérience intranquille : à chaque fois qu’un personnage semble trouver de la stabilité et du réconfort le monde se transforme, de façon arbitraire, sans devenir catastrophique, mais le passé devient inatteignable et le personnage oublie sa mémoire. Nous évoluons dans un univers qui n’est pas totalement inconnu, étrange et absurde.
C’est un monde dévasté au point où les armes à feu ont quasiment disparu, où sont apparues de nouvelles espèces de plantes ou d’animaux, où les humains parlent un langage simplifié, où le chamanisme ne fonctionne plus très bien, mais reste vaguement utile quand même. Il n’est question ni d’espoir ni de désespoir. C’est une longue continuation et la mort n’est pas une fin. L’être humain montre une capacité d’adaptation sans limite, même dans sa version amoindrie ou éteinte.
Un roman envoutant.

- On fait tous ça, commente-t-elle.
- Ça quoi ? demande-t-il, puis il détourne enfin le regard.
Kree ne sait pas comment continuer.
- Être fidèles, dit-elle.
Il pousse un long soupir.
- Oui, dit-il. C’est soit rester fidèle, soit trahir.
Smoura Tigrit, pense Kree. Un œuf. Rester fidèle à un œuf. Faire abstinence pour rester fidèle à un œuf. On fait tous ça.

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Acheté en drive pendant le confinement – c’était indispensable.

lundi 2 décembre 2019

Rue de l’Arsenal, à Lisbonne, les potences abondent.

Antoine Volodine, Lisbonne dernière marge, 1990, Les Éditions de Minuit.

Un des premiers titres à avoir fait connaître Volodine.
Dans le premier chapitre, Ingrid, une terroriste, et Kurt, son amant, le policier chargée de la traquer, mais qui a organisé sa fuite, parlent. Ils se sépareront bientôt, elle prendra le bateau pour disparaître dans un pays lointain sous une fausse identité. Elle dit qu’elle écrira un roman et entreprend de le raconter.
Voici les fragments de ce roman où il est question d’identités secrètes, de littérature et d’état policier. Dans un pays qui se remet d’une guerre atroce, tout a été enseveli sous l’oubli. Des fractions littéraires s’affrontent, traquant une vérité dans la langue, ou dans les contes pour enfant, cherchant une histoire, un sens. Les auteurs dissidents tombent les uns après les autres, mais renaissent, inexorablement, comme autant de commandos clandestins.

La lune se lève, éclaire l’asphalte, sa coque racle sans bruit les échardes de la palissade. Au pied des planches s’est accumulée une terre sablonneuse, où végètent d’obscurs brins de chiendent, des fourmis, des perce-oreilles.

Ce roman diffère sensiblement de ceux que j’ai pu lire du même auteur (et qu’il a écrit plus tard). Il y a tout d’abord l’ombre de l’Allemagne : Ingrid pourrait être une de ces terroristes des années 70, la guerre que tout le monde enfouit sous l’oubli, la chape de plomb molle sociale-démocrate qui tolère mal les têtes qui dépassent, les immenses archives fantasmées… Tout cela donne une connotation politique assez particulière. Il y a aussi cette inspiration qui rappelle les affrontements théoriques/critiques en -isme sur la littérature de cette époque. Volodine déforme et outre la rhétorique policière, celle du terrorisme de gauche, celle des intellectuels dont les mots tournent en rond. Comme souvent dans ses romans, le langage est un acte et les mots ont une portée dans le réel (même si la magie et les imprécations ne sont pas encore présents). Ses romans font agir les mots et le langage, c’est ce qui est si passionnant.
Bosch, Triptyque de la tentation de Saint Antoie détail, Musées royaux Bruxelles.
Il y a aussi les petites thématiques volodiennes : la présence du monde animal avec ces policiers qui sont des « hunters » ou des dogues, ces hommes qui ressemblent étrangement à des cochons, ou surtout les étranges volatiles. Un état totalitaire anonyme. Une désespérance commune, avec des personnages disparaissant brutalement et dont le nom même sombre dans l’oubli. Un goût de l’abîme.
C’est aussi un roman un peu compliqué, avec beaucoup de noms propres, peut-être un peu embrouillé, et une atmosphère de complot (à la Pynchon ?). Malgré ce reproche, je le trouve très réussi et très passionnant. Il y a des passages d’une grande poésie et beaucoup de mots inventés.

Parfois l’affiche a été collée par la police, et parfois non. Derrière le langage, en tout cas, il y a les mots, et derrière les mots, parfois il y a un code, parfois il y a une culture, parfois il y a un hurlement, et parfois il n’y a rien. Tout texte obéit à des forces, mais pour un homme accroupi dans la poussière, terrifié, il n’est simple de définir ces forces.

En lisant cet article que Le Monde des livres consacrait récemment à Mircea Cartarescu, je trouve cette mention du rôle de la littérature dans la Roumanie communiste. L’écho est tout à fait certain.

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mardi 15 janvier 2019

Ne rêve pas les rêves non étranges !

Antoine Volodine, Frères sorcières, 2019, édité au Seuil.

Un étrange roman en trois parties où des slogans (ou des formules magiques ?) servent de lien diffus.
Tout d’abord, une femme, Éliane Schubert, raconte quelques mois de son existence. La vie de comédienne dans une troupe itinérante, dans un pays qui a des allures de Mongolie ou de grande steppe soviétique, où le pouvoir du Parti (quel parti ?) se délite et où la force appartient à des bandes nomades. Une femme lui a transmis la connaissance d’étranges slogans, que ceux qui ne comprennent pas prennent pour des formules magiques. Éliane Schubert répond aux questions brèves et précises d’un interlocuteur qui veut l’amener à dire quelque chose – mais entre cette chose et ces slogans, qui est le plus fort ?

Quelles phrases.
Par exemple QUEL QUE SOIT LE RÊVE, OUBLIE-LE ! QUELLE QUE SOIT LA LANGUE, NE PARLE PAS ! QUELLE QUE SOIT LA ROUTE, FAIS DEMI-TOUR ! QUELLE QUE SOIT TA MORT, N’ATTENTE PAS À TA MORT !
Une ultime régurgitation de votre mémoire.
Même en ce moment, je peux continuer à dire des phrases.
Non. C’est fini.
Par exemple FERME EN TOI LE MUSEAU VIF, APPRENDS L’ARAGNE ! EN TOI SEULE L’ARAGNE VIVE MÉRITE QU’ON LOUBLIE !
Non. Maintenant vous allez vous taire, Éliane Schubert.

Puis, une série de ces fameux slogans. Ils ont quelque chose du souvenir et de la parodie de formules propres aux régimes autoritaires, quand quelques mots martelés valent plus forts qu’une réflexion, y compris quand, au fil des révisions idéologiques, les slogans en viennent à se contredire. Ils approchent aussi la formule incantatoire, vaguement magique, d’un univers aux créatures mystérieuses.

Enfin, le récit continu en une seule phrase, d’une créature, ni homme ni femme ni humain, qui meurt et renaît et traverse les siècles, s’approprie les corps à sa portée, est en proie au désir et à la violence, parle par formules, malédictions et vœux, et qui voyage dans l’espace indéfini du bardo, entre la mort et la vie (un monde découvert dans Les Songes de Mevlido).

… et, quand il se fut substitué à la nuit, il commença à rouler de-ci, de-là, semblable à une boule noire mais sans substance et prenant peu à peu assurance et force, au point qu’il n’hésitait plus à tirer sur le tissu des espaces interstellaires et à le déchirer pour dans les déchirures puiser de la matière noire qu’il engrangeait dans des coffres et sous son crâne en vue de ne pas manquer de vivres pendant son voyage…

Un roman où Volodine décline un pan de son univers. Point ici d’oiseaux ou d’humains impuissants, ni même vraiment de chamanes. Les sorcières de la première partie ne le sont qu’en apparence, qu’en sourdine, ne connaissent de la magie qu’un vague écho, des formules creuses vidées de leur substance. C’est peut-être suffisant pour traverser la mort – nous n’en saurons rien avec certitude. La créature haineuse de la fin maîtrise au contraire la moindre virgule de la sorcellerie, mais évolue de vie en vie à l’identique, dans une existence dépourvue de but, tout comme les héros tremblotants des autres romans de l’auteur. Une force supérieure semble s’imposer aux individus, qui cherchent à lui échapper par les interstices des ténèbres, qui sont repris, qui errent et qui à nouveau s’infiltrent.
Cette variation sur une musique familière, celle de l’auteur, m’a plu. Encore une fois, Volodine parvient à dresser un univers cohérent et personnel, pas forcément accueillant, où le lecteur perd ses repères, embarqué lui aussi dans un bardo sans début ni fin.
C’est aussi un monde où le langage et le récit constituent un enjeu. C’est toujours impressionnant.

Très envie de lire/relire les autres romans de l’auteur qui sont sur mes étagères.
Vitrail, XIIe siècle, Musée d'art Guéret.

Alors qu’ils avaient passé des jours et des jours en ville, ils n’avaient pas perdu la composante principale de leurs exhalaisons : le contact avec les bêtes, avec la vie sous le ciel écrasant, avec le vent, avec les feux de camp et avec la liberté sanglante.
Luttez contre votre tendance à la formule. Elle ne sert à rien. Elle n’apporte rien.

… ils restèrent tous deux sur le rivage comme saisis d’une bouderie et d’un mutisme hostile, et, tandis que les jours passaient sans que l’un ou l’autre reprît la parole ni engageât vers l’autre le moindre geste de réconciliation, ils se livrèrent à une contemplation commune du paysage grandiose, recevant avec bonheur et comme en dehors de tout souci mortel, comme en un rêve tranquille et sans fin, les coups de vent noir et les embruns noirs, écoutant la basse continue de la houle noire, les avancées puissantes et les reculs tumultueux des vagues noires…

Volodine sur le blog :
Écrivains : 1er billet et 2e billet
Songes de Mevlido
Des anges mineurs