La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 30 juin 2020

Les vaincus remportent ainsi dans leur défaite une émouvante victoire.

Nathan Wachtel, La Vision des vaincus, 1971, Gallimard.

On a tous (plus ou moins) entendu parler de la conquête de l’Amérique par les conquistadors espagnols. Et si aujourd’hui, on ne se contente plus d’une geste glorieuse (même s’il fallait incontestablement être fou et courageux pour entreprendre ce genre de voyage) et que l’on fait une place à la variole, aux massacres, à la spoliation des terres et à la colonisation, voici un livre qui restitue le (ou un) point de vue des vaincus.

Or les missionnaires contraignirent les indigènes à enterrer leurs morts dans des cimetières consacrés : les Indiens durent obéir, mais avec horreur. Pris de désespoir, ils déterraient les cadavres la nuit pour les transporter dans leurs anciennes sépultures. À des pères jésuites qui leur demandaient pourquoi ils agissaient ainsi, ils répondirent : « Par pitié, et par commisération pour nos morts, afin qu’ils ne soient pas fatigués par le poids des mottes de terre. »

Le choc de la découverte de ces hommes blancs, équipés d’armes à feu et de chevaux. La destruction et la déstructuration en profondeur des sociétés. Les tentatives de résistance, parce qu’il y en a eu, plus qu’on ne croit et qu’on ne dit. L’acculturation. C’est le récit d’un désastre dont on connaît la fin, mais dont les épisodes nous sont mal connus. Wachtel s’appuie notamment sur l’exemple du Pérou et de l’empire Inca, livrant des détails et des témoignages précis. Il analyse les danses folkloriques, qui reconstituent le moment de la conquête, en s’écartant parfois beaucoup de la réalité historique, mais qui donnent un sens à cette histoire tragique. Il présente les structures de l’empire inca, pour déterminer celles qui ont survécu longtemps après l’arrivée des Espagnols, au service d’un nouveau pouvoir, et celles qui ont proprement disparu. Il raconte l’énorme perte démographique et les terres laissées en friche. 
Il y a le parcours personnel de quelques individus qui tentent une ascension sociale au milieu de tout cela, la complexité de la notion d’acculturation, que Wachtel étudie avec finesse, à partir de divers exemples, montrant que celle-ci peut être retournée contre l’occupant (c’est notamment le cas du cheval, qui devient un instrument de guerre très efficace), les révoltes armées qui peuvent se solder par des défaites espagnoles, le messianisme religieux. C’est très intéressant et on est moins crétin après.
Pérou, Gobelet pour rituels, culture Huari Pachacamac,
500-1100 (oui, c'est pas la bonne époque), Musée du quai Branly
J’ai déjà parlé à deux reprises des livres de l’historien Wachtel. Dans La Foi du souvenir, il étudiait l’existence des marranes d’Amérique du Sud, d’après les dossiers bouleversants de l’Inquisition. Dans Paradis du Nouveau Monde, il retraçait les mouvements messianiques qui agitèrent les sociétés indigènes, du Nord au Sud, jusqu’au XIXe siècle.
Je pensais m’arrêter là, mais je me rends compte que j’aimerais bien lire Le Retour des ancêtres.

Vous nous dites 
Que nos dieux ne sont pas vrais.
C’est une parole nouvelle
Que vous nous dites,
Elle nous trouble,
Elle nous chagrine.
Car nos ancêtres,
Ceux qui ont été, ceux qui ont vécu sur terre,
N’avaient pas coutume de parler ainsi.
Et maintenant nous détruirions
L’ancienne règle de vie ?
Nous ne pouvons vraiment pas le croire,
Nous ne l’acceptions pas pour vérité,
Même si cela vous offense.

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