Serge Gruzinski, Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l'orée des Temps modernes, 2008, aux éditions du Seuil.
Les Ottomans parcourent le monde, du détroit de Gibraltar à l'Indonésie, et voilà qu'ils voient arriver les chrétiens par l'Est ! Si aucun d'entre eux (ou presque) n'a encore mis les pieds dans ce qui n'est pas encore l'Amérique, ils se tiennent bien informés, notamment grâce aux publications imprimées à Venise. L'auteur exprime d'ailleurs son inquiétude : Grenade est tombée, paradis à jamais perdu, et les musulmans ne participent pas à cet agrandissement du monde. Mais pour eux, l'enjeu est d'abord celui du contrôle de l'océan Indien, au moment où les Portugais arrivent par le Sud et les Espagnols par l'Est. C'est que 1492 signe tout à la fois le voyage de Christophe Colomb et l'expulsion des Juifs d'Espagne, dont beaucoup se réfugient dans l'empire Ottoman. Encore quelques années et ce seront les morisques qui seront expulsés. Les temps ne sont guère engageants.
Comme Istanbul, Mexico est une ville en plein essor. Elle est entre Atlantique et Pacifique, mais en contact direct avec l'Asie et avec la Chine. Le Nouveau monde sent qu'il peut jouer un rôle propre, et pas seulement en adjuvant de l'Espagne. Elle se veut aussi très chrétienne et prêche donc la croisade contre les Turcs (qui sont mis en scène dans de grands spectacles) – ce sont d'ailleurs évidemment les Espagnols qui ont introduit les notions de turc et d'infidèle au Mexique. Cela n'empêche pas certains érudits de Mexico de concevoir une pensée éloignée du nombril européen.
| Histoire de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb et Fernand Cortez, manuscrit du 17e siècle d'après un original turc de 1580, BNF. |
Istanbul-Mexico : il n'est pas indifférent non plus que l'on ait affaire à deux jeunes cités qui se sont greffées sur des capitales prestigieuses. La Mexico espagnole s'est développée sur la capitale aztèque à partir de 1521 et l'Istanbul ottomane a supplanté Byzance en 1453. Pourtant, vues depuis l'Europe occidentale, ces deux métropoles apparaissent d'ordinaire comme des « périphéries exotiques », l'une issue de la colonisation espagnole implantée sur un empire déchu et l'autre en avant-poste d'un Orient fascinant et envahissant.
Jeudi, le blog sera pleinement à Istanbul, mais ce billet constitue une sorte d'introduction au sujet. Il participe donc aux Escapades européennes de Cléanthe qui nous propose, ce mois-ci, de faire étape sur les rives du Bosphore.

C'est pas mal de décaler un peu son regard pour une fois. Cet essai à l'air passionnant.
RépondreSupprimerLe sujet est vraiment intéressant, mais j'attendais quelque chose d'autre (et je ne sais pas quoi...).
Supprimer