La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 3 février 2026

De toute immensité, hommes des archipels, nous vous encerclons de nos lassos d'ivresse cinglants et doux.

 

Aurélien Gautherie, L'Enfant du vent des Féroé, édité par Noir sur Blanc, janvier 2026.

Un court roman où les voix alternent, chacune bien identifiée. Dans un village des Féroé, Jonas, un vieux pêcheur, se prépare à mourir et à rejoindre sa fille Anna, morte des années auparavant quand elle était bébé (vers 1900). Nous avons aussi la voix d'Anna, ce bébé de quelques jours, quelques semaines, guère plus, et de sa mère, et de son bonnet tricoté, et du village. Mais aussi celle de « l'étranger », un touriste français contemporain, qui ressemble beaucoup à l'auteur. Et surtout la voix du vent.

Aux yeux des villageois, Jonas vécut le reste de son existence mécaniquement, un marin indifférent au monde qui l'entourait, bercé par ses habitudes, sa vie comme une sorte de somnolence triste. Dans son quotidien, il guettait intérieurement, avec constance, la moindre sensation lui rappelant Anna pour en tisser un long et laborieux fil de souvenirs qu'il emporterait avec lui au moment de la retrouver dans leur au-delà commun. Il n'était pas brisé ni fracturé, tel qu'il l'entendait parfois dire des âmes endeuillées. C'était plus subtil. Son être était émietté, éparpillé – archipelisé.

Il y a l'évocation de la très dure existence dans un village des îles Féroé vers 1900. Les hommes partis à la pêche avec tous les risques que cela comporte, les femmes qui restent veuves, le froid, le vent...

Le texte vaut par sa poésie et surtout par son immense délicatesse, racontant l'attente d'un enfant, puis la douleur et le chagrin, avec la colère et l'apaisement. J'apprécie l'entrecroisement des voix, qui donne une dimension plus ample à une histoire par ailleurs très intime. Les objets parlent parce qu'ils font eux aussi partie de cette existence. La voix du touriste, qui se trompe complètement, mais qui est un intermédiaire, ancre cette histoire familiale dans l'histoire plus large du village. L'intervention des vents, comme des poèmes en prose, permet d'inscrire la courte vie d'Anna et celle de son père parmi les mythes d'une île.


Bonnet de bébé Mi'kmaq , vers1900, Montréal musée McCord


Je ne peux pas m'empêcher de regretter qu'une cause objective soit donnée à la maladie et à la mort d'Anna. Même si je comprends que cela permet de complexifier les relations entre les parents de la petite fille, je trouve cela un peu réducteur (bon et puis, c'est une cause que je n'aime pas).
Je reste également dubitative quant à la langue employée. Je me demande si Gautherie ne s'écoute pas un peu écrire, c'est un peu figé et posé tout cela – et puis, pourquoi parler de drakkars vikings 🙄 ? Je me dis que son second/deuxième roman sera certainement plus libre.

Rien de particulier ici à première vue. Un village parmi tant d'autres dans l'archipel, posé au bord de l'eau, au milieu de nulle part, auquel on arrive au bout d'une route tranquille qui descend tout droit jusqu'à l'océan après avoir franchi un petit col. Quelques moutons en liberté.

(le village)

(vents)

Nocturne
sur les hommes endormis
les mères allaitantes
les enfants cauchemardeux
je souffle
de toute humanité

L'avis d'Eva qui a beaucoup aimé.




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