La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 10 mars 2026

La mise en vibration des verres, délicatement rythmée et parfois ponctuée par le chant, crée une mélodie à la fois inouïe et saisissante.

 

Mélanie Traversier, L'Harmonica de verre et miss Davies. Essai sur la mécanique du succès au siècle des Lumières, aux éditions du Seuil, 2021.


L'harmonica de verre, c'est quoi ce truc ? Un petit tour sur les vidéos... Oui, un moyen de faire de la musique en mouillant des cercles de verre de différents diamètres.



Cet instrument de musique a été inventé à Londres par Benjamin Franklin en 1762 et Mary Ann Davies en est la première interprète. C'est ce que raconte ce gros livre d'histoire... avec pas mal de nuances.

D'abord Franklin, imprimeur, diplomate, négociateur entre les jeunes États-Unis et la France, inventeur du paratonnerre et musicien (s'il n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer). C'est en effet bien lui qui invente ce prototype, mais il s'inscrit pleinement dans la dynamique des ingénieurs et des bricoleurs du 18e siècle européen, qui mettent au point toutes sortes de machines. De fait de nombreux instruments de musique actuels et familiers ont été conçus à cette époque. Traversier raconte donc toute la chaîne d'inventions, de petites corrections, de tentatives, collectives, individuelles, conservées ou oubliées, qui participe de cette création.

C'est une double curiosité (…) : l'une pour une jeune musicienne prodige, l'autre pour un instrument de musique exceptionnel par son caractère prototypique et par sa qualité sonore. Cette double stratégie promotionnelle s'inscrit parfaitement dans les pratiques qui animent alors le marché musical londonien.

Un instrument de musique tout seul, ça ne donne pas grand-chose. Il faut une interprète, de la publicité, des concerts, une tournée – il n'y a pas d'enregistrement et l'instrument existe en très peu d'exemplaires – une tournée européenne, des compositeurs qui écrivent spécifiquement pour lui – ce sera le cas du jeune Mozart.

Car Traversier étudie également le fonctionnement de la vie musicale à Londres, Paris, Vienne et en Italie : comment Mary-Ann Davies peut se faire connaître en tant qu'interprète exclusive d'un nouvel instrument, comment sa sœur Cecilia peut envisager de devenir cantatrice, mais aussi, comment pour une femme célibataire, il est particulièrement difficile de durer sur le marché de l'opéra, qui est hyper concurrentiel. Les stratégies, les protections, les réseaux... Nous avons la chance que toutes les lettres de recommandation des sœurs Davies aient été conservées, ce qui permet cette étude très fine. Au passage nous croisons donc Mozart, mais aussi Johann Christian Bach, Laura Bassi qui est une scientifique de Bologne (physicienne et électricienne), Anne-Louise Brillon riche aristocrate parisienne, férue de musique et amie de cœur de Franklin.

Les sœurs Davies n'ont pas accumulé d'autres ressources pour compenser ses pertes relationnelles. Elles ne disposent plus des recommandation nombreuses et variées qui avaient joué en leur faveur lors de la tournée des années 1767-1773.

Houdon, Franklin, 1778 marbre, Met 


Mais l'harmonica de verre, ce n'est pas seulement de la musique. D'abord il est utilisé par Mesmer pour ses expériences. Surtout, ses sonorités étranges et nouvelles sont qualifiées à plusieurs reprises de « célestes », mais finissent aussi par susciter une certaine inquiétude... et si cette musique agissait défavorablement sur les nerfs ? Il est certainement inquiétant et déconseillé pour les personnes fragiles (= les femmes) de trop en écouter. L'historienne suit donc la trajectoire et l'oubli progressif (et relatif) où tombe l'étrange harmonica de verre.

Le livre porte donc tout autant sur la vie musicale européenne (le phénomène des enfants musiciens virtuoses, les nouveautés techniques en matière d'instrument de musique) que sur l'histoire des sciences et techniques, il est tout à fait original et intéressant. Dans ce cadre, au vu de la forte compétition entre la France et l'Angleterre, nous croisons aussi un moment de l'espionnage industriel entre les deux nations.

Il y a même un petite revue de l'apparition de l'harmonica de verre dans les romans du 19e siècle (Bouvard et Pécuchet, le saviez-vous ? mais aussi Rimbaud).

Comme toute innovation, cette machine de musique perfectionne des artefacts existants mais demeure elle-même imparfaite : une fois passée la première phase enthousiaste de réception, elle fait l'objet d'observations critiques et de propositions d'améliorations techniques. L'instrument conçu par Franklin est saisi dans ce processus banal et cumulatif de perfectionnement, encouragé par l'obsession de l'improvment qui est aussi l'un des moteurs puissants de la société anglaise au 18e siècle.

Si le sujet vous intéresse, mais que vous avez la flemme (le livre est gros et dense), il y a heureusement un podcast sur le sujet.

Ainsi que le suggère Ingannmic, je suis en mesure de participer à l'activité Sing me a song grâce à ce gros livre !






6 commentaires:

  1. Je ne me souviens pas de cet harmonica dans Bouvard et Pécuchet, le dernier que j'ai croisé était évoqué par un quidam de Baumugnes :)..
    Et si cela t'intéresse, tu peux avec ce titre participer à l'activité que propose Miss Sunalee autour de la musique : https://popupmonster.wordpress.com/2026/01/31/sing-me-a-song-le-recapitulatif/

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    1. Un quidam à Baumugnes... tiens, tiens, on se demande bien qui ça peut être...
      merci pour l'idée, j'ai ajouté le lien.

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  2. Merci pour cette participation ! Si tu arrives à intégrer le clip dans l'article, c'est encore mieux, mais sinon, je renseigne le lien que tu cites au tout début !
    C'est en effet un instrument très insolite...

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    1. I did it ! (toujours lire les petites lignes avant de se lancer dans un challenge sur la blogosphère)
      Oui, je ne l'ai jamais vu en concert mais j'aimerais bien.

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  3. Ah ben oui, Mozart a écrit pour cet instrument (il y a des videos), mais que n'a t il pas fait ? ^_^

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    1. De l'accordéon. Il n'a pas pu jouer d'accordéon, par exemple.

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