Virginia Woolf, Mrs Dalloway, parution originale 1925, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en 2021 chez P.O.L.
Une journée de juin à Londres avec Clarissa Dalloway, une riche bourgeoise qui organise une réception le soir, une journée dans le flot de la vie et le flux des pensées, des souvenirs, des paroles (dites ou non-dites).
Oui mais… Jusque-là je l’avais toujours lu dans la traduction de Marie-Claire Pasquier (édition Folio) et j’ai eu envie de changer, pour relire ce roman tant aimé, mais le relire avec un peu de nouveauté quand même. Étant incapable de lire Woolf en anglais, je ne me paierais pas le snobisme ridicule de « juger » les mérites de l’une ou l’autre traduction. Je me contente de livrer mon impression.
Donc je commence à lire et… une langue légère, rapide, claire – dépoussiérée est un terme trop appréciatif – mais disons qu’une belle brise agite la robe de Clarissa. Comparant les deux textes français, je note que le choix de vocabulaire est à peu près semblable, mais que le changement principal réside dans le rythme : moins de conjonctions de coordination, davantage de virgules, moins d’articulations logiques, davantage de juxtapositions. Contrairement à ce qu’affirme Azoulai dans sa préface, cela crée des incertitudes (à quoi donc peut bien se rapporter tel pronom ou tel adjectif ?) et engendre quelques phrases très limites sur le plan grammatical, mais cela a aussi le mérite d’avoir une plongée directe dans le flux de conscience.
Conséquence de cette quatrième lecture et de mon esprit plus affuté ou de cette langue plus transparente ? Je ne sais pas, je me suis davantage intéressée aux autres figures du roman (le soldat traumatisé de la guerre, la violence des médecins, la fille des Dalloway et son amie, etc.). Les relations entre les personnes sont moins brumeuses et les sous-entendus affleurent plus près de la surface, les béances sont davantage visibles.
L’ironie est aussi ainsi plus perceptible (ce monsieur qui pose son rouleau de gazon « symbole de l’âme, de la détermination des hommes » 🤭 ).
Même maintenant, de si bon matin, de vieilles douairières s’élançaient en secret au volant de leurs automobiles vers des courses mystérieuses, et dans leurs vitrines, les commerçants gigotaient avec leurs fausses pierres et leurs vrais diamants, leurs ravissantes broches vert d’eau serties sur des montures dix-huitième pour plaire aux Américains, mais non, mais non, il fallait économiser, ne pas faire de dépenses inconsidérées pour Elizabeth.
Je n’ai aucune envie de choisir entre les deux traductions, je garde les deux. Je suis absolument ravie que Clarissa Dalloway ait tant de vie en elle.
| Robe du soir (sans doute trop moderne pour Clarissa), crêpe de viscose et broderie, 1922-24, Galliera |
Avec Les frères K j'ai du aussi choisir une traduction au feeling, en russe je ne peux rien dire, laquelle est la meilleure?
RépondreSupprimerPour m'être frottée à la dame en VO, je peux dire bravo aux traducteurs, l'affaire est très difficile!
(sinon, j'ai commencé Le livre de l'intranquillité -merci qui?- relu ton billet, et ça s'annonce en gros comme pour toi. Un peu chaque jour, et prendre son temps. Un truc assez incroyable quand même)