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samedi 16 mai 2026

Ravenne, les baptistères

 

Nous sommes à Ravenne. Il y a des chrétiens chrétiens et des chrétiens ariens… Essayons de faire le tri.

Le dogme chrétien n’est pas sorti tout armé de la cuisse de Jésus, si je puis dire. Il s’est constitué progressivement au fur et à mesure des réflexions des pères de l’Église, des controverses, des compromis et des rapports de force. Ce mouvement a conduit à identifier un dogme majoritaire, celui défendu par l’évêque de Rome et (assez souvent) par l’Empereur romain d’Orient, mais aussi des dogmes minoritaires, considérés comme des hérésies. Vous avez peut-être entendu parler du Concile de Nicée (325) ou de celui de Chalcédoine (451), qui constituent des grands moments de fixation d'une ligne majoritaire et donc de lignes dissidentes.

Rappel que nous sommes largement avant le Moyen Âge et la Renaissance et leur invention des schismes orthodoxes, de la réforme luthérienne, des catholiques et autres Contre Réforme – les mots n’ont pas le même sens.

Arius quant à lui est un théologien chrétien (250-336), ayant officié à Alexandrie et en Asie mineure. Sa pensée donne son nom à l’arianisme. Le désaccord avec les autres chrétiens porte sur la nature de Jésus : Jésus aurait été créé par Dieu et lui serait subordonné, sa nature serait donc distincte de celle de Dieu, alors que les chrétiens qui suivent la ligne définie à Nicée (les futurs catholiques) professent une nature identique entre les différentes composantes de la Trinité.

Il se trouve que la majorité des peuples germains a reçu l’enseignement de Wulfila, un évêque goth arien, qui a d’ailleurs traduit la Bible en goth (et il en reste quelques exemplaires). Les Goths sont donc majoritairement ariens. Un hasard du pastoralisme et des conversions, un moyen aussi pour leurs souverains d’être indépendants vis-à-vis du pape et de l’empereur et de pouvoir nommer son propre clergé – c’est toujours pratique.

Quant à l'aryanisme, c'est un délire raciste inventé au 19e siècle qui consiste à se définir comme descendant d'une supposée race aryenne germanique.

Et à Ravenne ? Galla Placidia protège les chrétiens de type majoritaire et leur clergé, agissant en tant qu’impératrice d’Occident à l’égal de l’empereur d’Orient.

Après sa mort, l’évêque Néon reprend son action de mécénat grâce aux ressources de l’Église (taxes sur les domaines, notamment sur les propriétés en Sicile, legs fonciers, donations, dons). Il fait construire, à côté de la cathédrale, le baptistère dits des Orthodoxes (par opposition au baptistère des autres) ou encore Battistero Neoniano (du nom de son fondateur).

La construction octogonale date en réalité de l’évêque Ours (du 4e siècle), mais Néon est le concepteur de la décoration en mosaïque du dôme et des murs au 5e siècle.

C'est grandiose. On y voit une représentation du baptême de Jésus dans un médaillon doré au centre de la coupole. Jésus a une barbe et des cheveux longs, un homme déjà mur, représenté conformément aux règles anatomiques de la statuaire antique. Il est presque entièrement immergé dans le fleuve. Jean-Baptiste se tient sur le rivage, sa coupelle d'eau déjà vidée. Le Jourdain est personnifié par la figure d'un vieil homme qui émerge de l'eau.  Le Saint-Esprit descend sous la forme d’une colombe.


Tout autour, les 12 apôtres glorieusement vêtus d’un manteau d’or. Leurs mains sont cachées par le vêtement, mais leur pose est assez dynamique, avec ces manteaux qui s'agitent sur le fond bleu, et donne une impression de mouvement, comme s'ils faisaient une sorte de ronde autour de la scène centrale. Certains sont barbus, certains sont imberbes, ce sont des Romains.

À l'extérieur du cercle, sous des baies cintrées, on voit des petits temples, autels portatifs portant le texte de l'Évangile, en alternance avec des trônes surmontés par la Croix (préparation du trône du Très-Haut pour le Jugement dernier).

Entre et autour de tout cela, il y a des motifs géométriques ou floraux et des stucs, dont vous voyez un morceaux sur la photo d'en-dessous.

Le décor souligne l'importance de l’acte du baptême, destiné aux adultes à cette époque, un sacrément essentiel pour la définition de l'individu, et la coupole surmonte des fonts baptismaux en marbre blanc. 

Le battistero Neoniano est le dernier édifice que j’ai visité à Ravenne. Autant dire que j’en avais plein les jambes, le dos et les yeux. Il n’a pas bénéficié de toute l’attention qu’il aurait mérité. Pourtant Néon y a mis les moyens !


Les Goths prennent Ravenne vers 490. Leur roi Théodoric a eu soin de laisser cohabiter à Ravenne toutes les confessions, mais il a aussi a à coeur de faire édifier les lieux de culte indispensables aux Goths ariens, églises et baptistère, et de mettre en place le clergé dont il avait besoin. La basilique Saint-Apollinaire dont je vous ai montré les photos il y a deux semaines date de cette époque, tout comme ce que l'on appelle le Baptistère des Ariens.

Il est conçu sur le modèle du baptistère des Orthodoxes, en brique, sur un plan octogonal, et son décor de mosaïque montre, sans surprise, la représentation du baptême de Jésus.

Jésus a l'air d'avoir 16 ans. Il est jeune, imberbe et très humain - l'eau ne cache rien de ses détails naturels. Il est encadré par Jean-Baptiste (bien barbu et plus âgé) debout sur le rivage, qui a plus l'air de le bénir que de verser l'eau, et par le Jourdain, personnifié par ce vieil homme à la tête surmontée de pinces de crabe. Le Saint-Esprit répand l’eau lustrale.

Par son âge et sa taille, Jésus n'a pas du tout le sérieux d'un dieu - de Dieu. L'accent est mis sur sa nature humaine. Il ne semble donc pas de la même nature que Dieu.

Tout autour, une procession d'apôtres menés par Pierre et par Paul. Ils sont sur fond d'or, ils sont tous barbus et la diversité de leurs attitudes est plus réduite. Point ici de vêtement flottant sur le fond d'or. Les motifs des toges sont plus stylisés et l'ensemble est davantage statique. Mais nous retrouvons le trône annonciateur du Jugement dernier.

Ce serait la première apparition des apôtres avec une auréole.

En 522-523, Justin, l’empereur d’Orient, commence à restreindre les célébrations des chrétiens ariens de Constantinople (fermeture ou confiscation d’églises ariennes), ce qui détériore les relations entre Theodoric et la cour impériale. Une ambassade est mal reçue ; on s’accuse de complot.

Theodoric meurt en 526. En 540, le général Bélisaire (dont je vous reparle la semaine prochaine) prend la ville de Ravenne au nom de Justinien, empereur romain d’Orient. Ravenne devient dès lors le centre de l’administration impériale en Italie pour une durée de 200 ans.

Après le départ du roi des Goths, le clergé arien a perdu son protecteur. La religion "chrétien majoritaire" est désormais celle du pouvoir et son clergé a accès à de nouvelles ressources financières. Justinien ordonne le transfert de toutes les propriétés ariennes à la communauté que l'on dira catholique. L’archevêque Agnellus, désigné en 557, supervise le passage de neuf églises du rite arien au rite majoritaire. À Saint-Apollinaire-le-Neuf, on fait disparaître les représentations du roi des Goths. L’arianisme ne se maintient guère après le 6e siècle, faute de clergé et de lieux de culte.

Le baptistère des ariens passent donc aux chrétiens "pas ariens".

Les deux édifices emploient les mêmes matériaux et probablement les mêmes familles ou dynasties d’artisans. En réalité, la différence iconographique entre les deux est assez mince (l'épaisseur d'une barbe ?), même s’il faut se garder de toute conclusion définitive dans la mesure où il manque le décor mural. On a quand même l’impression que si ce lieu a pu aussi facilement et aussi durablement être un lieu catholique, c’est bien parce que les différences iconographiques étaient imperceptibles aux yeux des fidèles. En réalité, au moment de leur construction, la représentation de Jésus n’était pas encore théologiquement figée. En parallèle, les artisans pouvaient aussi reprendre des modèles éprouvés pour des commanditaires différents.

Alors ? Querelles de théologiens ? Oui, mais aussi de clergé : des rites différents, des vêtements différents, une langue différente. Et puis des histoires familiales, en un temps où l’identité d’un individu passe beaucoup par les relations qu’il entretient.

La semaine prochaine, nous reparlerons de Justinien.

Les semaines précédentes : mausolée ; Theodoric et la basilique Sant'Apollinare-nuovo


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