Vicente Luis Mora, Mitteleuropa. Les carnets secrets de Redo, publication originale 2020, traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo, édité en France en 2025 par Maurice Nadeau.
Un roman espagnol intitulé Centroeuropa ? Tiens, tiens.
Nous lisons le récit rétrospectif d’un certain Redo qui s’est installé sur les rives de l’Oder pour y cultiver la terre à sa trentaine, venant alors de Vienne et transportant le corps de sa femme décédée pendant le trajet – et on est quelque part dans le milieu du 19e siècle. Sauf que Redo écrit tout de suite qu’il doit prendre garde à ne pas se trahir et à adopter un comportement le plus normal possible. Qui est-il ?
Nous traversons des temps nouveaux, ajouta Altmayer, qui resta à me dévisager un instant, comme s’il y avait quelque chose d’étrange en moi, quelque chose de faux, une imposture.
Et, comme c’était le cas, bien qu’il ne pût ni de dût le savoir, je gardai le silence, contrôlant mes nerfs, retenant ma voix, de peur qu’elle ne sortît involontairement de ma gorge, ou proférât des incohérences qui eussent pu me trahir.
Les premières heures, tout se passe bien. Redo s’installe sur sa terre et fait connaissance avec ses voisins. Mais au moment de creuser un trou pour enterrer dignement sa chère et tendre, voilà qu’il tombe sur un cadavre impeccablement congelé de soldat prussien. Bon, cela arrive. Il creuse un peu plus loin et… deux soldats napoléoniens. Un autre trou et… les légions de Varus ! Les derniers soldats découverts seront encore d’une autre époque, bien connue du lecteur. C’est la cata. Comment cultiver une terre qui est un cimetière ? Que faire de ces corps dont personne ne veut ? Que font-ils là ? Et pour la discrétion, c’est raté.
Les cadavres brillaient. Nous, les vivants, au visage altéré, nous ressemblions, sous nos vêtements sombres, à des ombres.
Le roman est assez court (moins de 200 pages pas serrées), mais il raconte à la fois cette première année et celles qui ont suivi, et ce qui a précédé. On se hasarde à faire des hypothèses sur l’identité de Redo et le fin mot de l’histoire nous sera donné (j’avais trouvé) (mais je regrette un peu que la clé de l’énigme soit livrée). En revanche, on ne saura pas pourquoi les corps de ces soldats congelés pour l'éternité s’accumulent à cet endroit au fil des siècles. Le narrateur y voit pourtant un sens : sur cette terre qui a été le lieu d’innombrables guerres, montrer toute l’horreur de ces jeunes gens tués dans la force de l’âge. Dénoncer la guerre ?
D’abord, je trouve très intéressant qu’un Espagnol d’aujourd’hui (Mora est né en 1970), parfaitement inséré dans le monde littéraire de son temps, souhaite écrire sur ce mythe européen exemplaire, celui du milieu de l’Europe. Toutefois, pas question de rêver sur une hypothétique époque de coexistence pacifique entre les peuples.
Le roman insiste sur le fait que l’on se situe à un moment charnière, celui où des non-nobles comme Redo obtiennent le droit d’acheter des terres et d’être des propriétaires libres. Les vieux pouvoirs se demandent comment se débrouiller de cette nouvelle réalité ; bientôt la fin de l’ancien monde. À cet égard le choix des titres espagnol et français est révélateur : il s’adresse à nous, nous gavés de littérature et susceptibles de nous intéresser aux mythes constructeurs de cette vieille Europe, mais le roman choisit de mettre en avant le thème de l’horreur de la guerre et celui des individus libres de toutes attaches qui se reconstruisent une vie choisie – en dissimulant deux-trois détails.
Je pense que c’était la première fois que quelqu’un m’appelait Monsieur. La vérité, c’est que personne en Prusse ne savait encore comment désigner les paysans libres.
Enfin, c’est un roman qui est écrit d’une plume enlevée et qui se lit avec beaucoup d’entrain. Il y a une scène impressionnante avec les castors, mais il y a surtout la présence fleuve Oder et de ses rives, de ses paysages, champs et bois, cultivés, théâtres de l’histoire des hommes.
Celui qui trouve un corps enseveli dans son champ, sur son propre terrain, suppose que ce ne doit pas être le seul. En quelque sorte, celui qui tombe sur un cadavre craint ou s’imagine que d’autres corps se tiennent peut-être là, immobiles, qui attendent leur tour. Après le premier mort, on ne regarde plus du tout les terres d’une région de la même façon, elles ne ressemblent plus vraiment à de riants paysages, mais plutôt à des cimetières.
C’est presque le début.
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| P. Krøyer, Taverne, 1886, musée de Philadelphie |
ça a l'air un peu barré, non ? tomber sur des cadavres congelés ?
RépondreSupprimerEt bien, ce n'est pas un roman tout à fait réaliste, disons.
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