La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 8 octobre 2026

Forcalquier était le plus beau pays du monde et Dieu merci personne d’autre que nous ne s’en avisait.

 

Pierre Magnan, La Folie Forcalquier, 1995, Denoël/Folio policier.


On est juste après Sedan. Le narrateur est un herboriste qui se veut très malin et au début du livre il vient d’acquérir un corbillard qu’il compte utiliser comme véhicule habituel et il rentre à Forcalquier de nuit par les petites routes. Et il réussit à croiser un bandit venant d’être condamné à mort, cinq cadavres et une guillotine en train de brûler (Giono avait bien dit que la région était dangereuse).
Ensuite il est invité à dîner par le comte, mais voilà que l’abbé est assassiné en plein repas. Bref, les gendarmes rôdent sur les routes, ainsi qu’un bandit, un mystérieux groupe d’hommes en chapeau melon, et des femmes à cheval.

Un sous-préfet sans gouvernement précis est comme un navire privé de sextant. L’océan du pouvoir est soudain une énigme. Il lui faut naviguer à vue. La pagaille était si noire à Versailles que ce fonctionnaire se trouvait couvert seulement par l’irresponsabilité générale où le pays venait de sombrer.

Le roman nous trimballe dans Forcalquier et sa région et c’est bien agréable. La place de la cathédrale, la fontaine, le château du comte qui ressemble beaucoup à celui de Sauvan, l’ermitage de la montagne de Lure, les Moures, etc. Il faut dire qu’à chaque fois que le narrateur met le pied hors de chez lui, il croise une fusillade, ou un cadavre, ou un coupable, ou tout ça à la fois.

Les nouvelles du monde dans ces parages ne sont jamais des annonces d’ange Gabriel.

Quant à l’intrigue… je pense qu’on peut dire que c’est un peu n’importe quoi. Ce n’est pas très crédible, même si une partie du truc est liée au fait que nous sommes en régime de transition : les fans de l’empereur déchu ne se font pas forcément discrets, les fonctionnaires tentent une conversion à la république, on suppute beaucoup. Il y a de nombreux personnages de femmes et le récit de leurs interactions avec le narrateur constitue une bonne part du roman. Notons d’ailleurs que l’herboriste est tout à fait friand d’appas féminins, mais qu’il a plus de mal quand celles-ci ont l’initiative. J’avoue m’être demandé si Magnan ne mettait pas la bonne dose de sang, de sexe, de femmes indépendantes pour soutenir l’intérêt des lecteurs et lectrices.

Forcalquier exhalait cette sournoise odeur de litière et de pot de chambre qui est le propre des villes sans malice où il y a beaucoup de chevaux et des fumiers précieux dans les encoignures, que l’on nourrit depuis les fenestrons avec le contenu des vases de nuit.


Ziem, Étude de vieillard et de femmes, 1846 crayon, Musée Ziem Martigues



J’avoue que l’écriture constitue une réussite particulière, un peu vieillotte et surannée, parsemée de provençal, trop soutenue pour le personnage et le genre policier, mais très plaisante, doucement ironique.

Bien que d’ordinaire fort négligents sur la syntaxe en nos propos, il ne nous déplaît pas que quelqu’un, en notre présence, châtie son langage. Nous voyons là une sorte de déférence à notre endroit qui comble d’aise notre amour-propre.

Je note le personnage essentiel de Cinabre, le cheval auvergnat.
Mon cheval, un auvergnat raplot, râblé et plein d’esprit, ne se tenait pas de joie non plus. Il hennissait de temps à autre, la tête levée comme une trompette, vers tous les corridors de la vallée.

C’était une lecture très sympathique, qui me permet de séjourner à Forcalquier – c’est bon pour Sous les pavés les pages two points.





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