La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 27 octobre 2026

Tout ce qu’on peut savoir quand on ne sait rien, je le sais.


Marguerite Duras, La Douleur, écrit vers 1945, publié en 1985, Folio/P.O.L.


C’est un recueil de quatre textes.
Le premier est le plus intéressant, notes ou journal, autobiographie révisée*, racontant les quelques semaines de printemps d’avril 1945 où Marguerite Duras attend le retour de son mari, Robert, qui a été déporté à Buchenwald.

C’est curieux tout de même, aucune nouvelle à ce point-là. Ils ont autre chose à faire. Des millions d’hommes attendent la consommation de la fin. L’Allemagne est en bouillie. Berlin flambe. Mille villes sont rasées. Des millions de civils fuient : le corps électoral de Hitler est en fuite.

Les pages décrivent l’attente insupportable, les trajets jusqu’au ministère, l’attente des journaux, le compte des jours, l’espoir, le désespoir, les « et si… et si… » sans fin. Elles disent aussi l’état lamentable de Robert, découvert mourant du typhus, ramené dans un état effroyable et sauvé progressivement au fil de longues semaines.
Elle n’est pas seule, elle est soutenue par son compagnon d’alors, D., par un médecin de famille, des amis et par certains personnels politiques – j’apprécie qu’elle ne livre pas les noms réels, donnant ainsi à cet épisode une portée universelle. Le texte s’inscrit pleinement dans la littérature qui raconte « l’après des camps », pas nécessairement bien connu.

Face à la cheminée, le téléphone, il est à côté de moi. À droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir, la porte d’entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait à la porte d’entrée : « Qui est là. – C’est moi. » Il pourrait également téléphoner dès son arrivée dans un centre de transit : « Je suis revenu, je suis à l’hôtel Lutetia pour les formalités. » Il n’y aurait pas de signes avant-coureurs. Il téléphonerait. Il arriverait. Ce sont des choses qui sont possibles.
C’est le début.

Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu’à ce moment-ci. C’est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d’un tunnel.

Il y a la faim inextinguible du revenant et la critique de la bureaucratie gaulliste, de ceux qui sont restés bien propres sur eux à Londres.

* Révisée, car étonnamment les accointances collaborationnistes ne sont absolument pas mentionnées ; il est uniquement question de celles avec la Résistance… Cela n’empêche pas la douleur.

Corsage brodé au point de chaînette par Mme Legris en 1944, Musée Galliera


Le deuxième texte raconte la relation pour le moins ambiguë de Duras avec le type de la Gestapo ayant arrêté Robert, entre manipulation et fascination. Je n’ai pas lu les deux derniers textes qui mettent en scène des femmes se vengeant sur des collabos.

De Duras, j'ai également lu Un barrage contre le Pacifique

Le billet de jeudi sera consacré au récit de Robert.


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