La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 1 décembre 2016

Je ne veux plus rien lire de ce que tu écris.

Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, traduit de l’italien par Elsa Damien, parution initiale en 2011.

Une belle saga.

C’est Elena qui raconte. Au début, c’est une petite fille et à la fin du livre, elle est une belle jeune fille. Elle raconte son amitié avec Lila, la fille du cordonnier dans un quartier populaire de Naples à la fin des années cinquante. Elena est bonne élève et appliquée, Lila est brillante et n’en fait qu’à sa tête. Les parents de l’une acceptent qu’elle fasse des études, les autres refusent. Elena raconte l’amitié, les brouilles, les confidences. Elle voudrait être la meilleure, elle n’est souvent que la suiveuse. Les deux amies se sont jurées de trouver la richesse et le rêve, mais il n’y a que le triste lycée, les amourettes de quartier, le mariage avec l’argent, la camorra, les femmes qui restent à leur place et les gars qui font le coup de poing… Trouveront-elles leur place ?
Vendeur de boissons fraîches à Naples, 1895, Florence Fratelli Alinari, RMN.
À mon sens, la réussite de ce roman vient tout d’abord du fait qu’il dresse le portrait d’un quartier tout entier, avec ses ramifications, ses liens, ses tensions. Il y a les secrets de famille, mais surtout les regards des autres et les rumeurs, la forte pression sociale exercée par cette proximité. Nous avons une description réaliste de ce quartier pauvre où la violence est très présente, mais tout simplement aussi la mort, à cause de maladies mal soignées, d’un travail dangereux, d’accidents et de bagarres fréquents. Ces enfants grandissent à Naples sans avoir jamais vu la mer. On a aussi le portrait d’une génération au cours de laquelle le rôle des femmes est en train de changer. Elena, qui fait de brillantes études, ne se sent à sa place nulle part, ni au lycée, ni dans le quartier. C’est enfin un portrait au long cours, rétrospectif, car on sait tout de suite qu’Elena écrit bien des années après, alors que la disparition de Lina vient de lui être signalée. Cette ampleur donne au roman toute sa profondeur. Il fourmille de détails, d’anecdotes, de petits récits, de personnages au sujet desquels l’opinion peut évoluer au fil des événements.
Si les péripéties sont nombreuses, rien n’est totalement inattendu. La plupart des étapes de l’apprentissage des deux héroïnes sont attendues et on devine les désillusions, les hésitations, les joies, les tristesses que leur existence traverse. Sur ce fil somme toute très classique, le récit est vraiment maîtrisé. Une belle lecture !

Je la regardais de ma fenêtre, je me disais que sa forme précédente s’était cassée et je repensais à ce splendide passage de sa lettre, au cuivre fendu et tordu. C’était une image que désormais j’utilisais sans cesse, à chaque fois que je percevais une fracture à l’intérieur d’elle ou de moi-même. Je savais – ou peut-être j’espérais – qu’aucune forme ne pourrait contenir Lila et que, tôt ou tard, elle casserait tout une nouvelle fois.