La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 3 janvier 2019

Il ne s’était rien passé, sinon ce qui passe sur tous, l’âge, le vieux temps.

Pierre Michon, Vies minuscules, 1984.

8 vies d’inconnus, d’individus n’ayant rien accompli de remarquable, un orphelin parti réussir en Afrique coloniale, un père chassant son fils, deux camarades du collège, etc., des vies minuscules qui tournent autour d’une vie lamentable, celle de l’auteur.
Chaque chapitre est consacré à une personne. Chacun semble se caractériser par une absence, une fuite, une disparition, un décès prématuré, une déchéance. Le récit s’ancre dans la campagne de la Creuse, au milieu des paysans, du petit peuple où la littérature est une intruse, où les trop beaux mots sont suspects. Il est question des chemins, des maisons de pierre, du froid, de l’hiver, de l’alcool, de la folie.

Tout petit, il avait su un jour, avec enchantement ou dans un malaise, qu’à Mégara, dans ses jardins modern’style, Hamilcar avait donné un festin ; à la suite de deux quasi-jumeaux ennemis, l’un noir et l’autre brun, qui convoitent la même princesse, il s’était à jamais perdu dans ce pays « où l’on crucifie des lions » au passé simple, ce pays qui n’existait pas et qui pourtant portait le même nom vrai de Carthage, qui est dans Tite-Live. Dès lors, sa vie s’était fourvoyée dans les passés simples – je le sais, pour être lui.

Ce n’est pas un livre facile à lire. La première fois, j’étais restée franchement à l’écart. Il faut dire que le narrateur auteur y prend beaucoup de place, désagréable, avec son alcool, ses drogues, son ambition littéraire, sa façon de rebuter l’humanité. Grâce à cette relecture, je perçois mieux l’unité du projet et aussi son intérêt dans sa façon de tourner autour de la question du vide, un vide qui ne peut pas être comblé par des mots pompeux. Michon raconte aussi son combat avec la langue. Raconter des vies, mais pas la sienne, raconter sa famille, mais pas sa mère, encore moins son père, raconter des vies, mais lui semble sans amis et sans but.
Et la langue ? Alors, oui, que de mots ! La phrase est longue et caillouteuse, le sens s’éloigne et semble nébuleux. Cette langue-là n’est pas séduisante, elle fait trop de manières et elle force plusieurs fois à arrêter la lecture. Je ne peux pas dire que j’aime ce livre, mais je ressens confusément les efforts que fait un écrivain pour lutter avec la langue. Derrière toutes ces obscurités, rebutantes, je perçois une détresse et je vois le vide.

Je relirai avec plaisir Les onze, que j’avais beaucoup aimé.

Or le père aimait son lopin : c’est-à-dire que son lopin était son pire ennemi et que, né dans ce combat mortel qui le gardait debout, lui tenait lieu de vie et lentement le tuait, dans la complicité d’un duel interminable et commencé bien avant lui, il prenait pour amour sa haine implacable, essentielle. Et sans doute le fils rendait-il les armes, parce que la terre n’était pas son ennemie mortelle : son ennemi à lui, c’était peut-être l’alouette qui va trop haut et trop bellement, ou la vaste nuit stérile, ou les mots qui flottent autour des choses comme des défroques achetées en foire ; et à quoi, dès lors, se mesurer ?
 
Tympan, 13 ou 14e siècle, musée du Louvre.