La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 1 janvier 2011

Puisqu’on finit dans un cercueil, on doit s’y habituer.

Des nouvelles d’Isaac Bashevis Singer (épisode 1)
La Couronne de plumes et autres nouvelles, Paris, Stock, 2009.
Traduit de l’anglais (américain) et du yiddish.

    Singer (né en 1904) commence à publier dans sa Pologne natale des nouvelles écrites en yiddish qui paraissent dans des revues littéraires. Il émigre en 1935 aux États-Unis où il continue sa carrière, d’abord en yiddish puis en anglais. Il écrit des romans (que je n’ai pas lus), beaucoup de nouvelles, des ouvrages pour la jeunesse… ce n’est pas un auteur mineur, il a reçu le prix Nobel de littérature en 1978.
     Le volume dont je vous parle rassemble tous les recueils de nouvelles de Singer publiés chez l’éditeur Stock, il fait donc quelque chose comme 1500 pages mais est à picorer sur le long terme. Ces nouvelles campent le monde juif polonais, qu’il s’agisse de minuscules villages du fond de la Pologne au début du XXe siècle, de Varsovie ou du New York d’après la Seconde guerre mondiale. Dans ce monde disparu, les fantômes vivent en plus ou moins bonne entente avec les humains. Une langue très simple, volontiers réaliste, parce que le surnaturel, la foi et les démons font partie de la réalité, que les héros n’ont rien de glorieux et que Singer parle d'eux avec une affection amusée.
   Certains récits ont pour cadre de petits shtetls avec sa population pauvre, les rumeurs autour des mariages peu ordinaires, le rabbin, les rivalités entre les uns et les autres. Dans un village, une fille décide de prendre l’apparence d’un garçon pour pouvoir étudier les textes sacrés, dans un autre une jeune fille est la réincarnation d’une femme récemment décédée, ailleurs les cadavres se marient ou les couples simples célèbrent le shabbat avec une foi sincère.

Le vendredi le plus court
Dans le village de Lapschitz vivait avec sa femme, Shoshe, un tailleur nommé Shmul-Leibele. À la fois tailleur et fourreur, il était complètement indigent. Il n’avait jamais appris à vraiment bien travailler. Quand il entreprenait de coudre une veste ou un caftan qu’on venait de lui commander, le vêtement était toujours trop court ou trop étroit. La martingale pendant dans le dos trop haut ou trop bas, les revers n’étaient jamais égaux, la fente ne se situait jamais au milieu. On racontait qu’il avait cousu une fois un pantalon avec la braguette sur le côté. 

On mange des plats simples mais délicieux ou d’ignobles soupes concoctées par des mégères… À Varsovie, on visite les faubourgs où tout le monde vit les uns sur les autres et où les écrivains juifs épient le succès et la richesse de leurs congénères.

Un ami de Kafka
Pendant que nous dînions, Bamberg vint à notre table. […] « Jacque, j’ai lu hier Le Château de votre Kafka. Intéressant, très intéressant, mais à quoi veut-il en venir ? C’est trop long pour un rêve. Les allégories devraient être brèves. »
Jacque Kohn se hâta d’avaler ce qu’il était en train de mâcher.
« Asseyez-vous, dit-il. Un maître n’a pas besoin de suivre les règles.
-       Il y a des règles que même un maître doit suivre. Aucun roman ne devrait être plus long que Guerre et Paix. Même Guerre et Paix est trop long. Si la Bible avait été en dix-huit volumes, il y a longtemps qu’on l’aurait oublié.
-       Le Talmud est en trente-six volumes, et les Juifs ne l’ont pas oublié.
-       Les Juifs se souviennent trop. C’est notre malheur. Voilà mille ans qu’on nous a chassés de Terre sainte et, maintenant, nous essayons d’y retourner. C’est fou, n’est-ce pas ? Si seulement notre littérature reflétait cette folie, elle serait magnifique. Mais notre littérature est raisonnable à un point inquiétant. Bon, assez de tout ça. »
Bamberg se redressa, le front plissé par l’effort. À petits pas traînants, il s’éloigna de notre table. Il se dirigea vers le gramophone et mit un disque de danse. Tout le monde savait, au Club des écrivains, qu’il n’avait pas écrit un mot depuis des années.

En dehors de ce volume, il y a plein d'autres textes de Singer disponibles en français, à vous de faire votre choix. En attendant la suite de cette critique, on peut feuilleter ce site internet qui lui est consacré.

4 commentaires:

  1. Est-ce que la nouvelle où la jeune fille se déguise en garçon a inspiré le film avec Barbara Streisand "Yentl"?

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  2. Je crois que oui. Je sais qu'un film a été réalisé d'après cette nouvelle mais je ne l'ai pas vu. J'image qu'il s'agit du même.

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  3. chic, il me reste quelques Singer à lire...
    bonne journée

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  4. Je confirme, c'est bien de Singer. le film est superbe.
    j'ai lu un certain nombre de ses romans, j'adore son monde, ses personnages, bref, tout! Il n'a pas volé son prix nobel...

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