La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 14 février 2011

Mais si on expulse les morts, les vivants n’auront jamais droit au retour.

Claude Pujade-Renaud, Le Désert de la grâce, Arles, Actes Sud, 2007.

Nous ne quittons pas Racine avec ce roman qui nous fait découvrir les jansénistes et les persécutions dont ceux-ci ont été victimes à la fin du règne de Louis XIV.
    La trame principale commence en 1712 : les jansénistes ont déjà depuis longtemps été expulsés de Port-Royal-des-Champs mais les corps doivent être déterrés pour être déposés dans la fosse commune d’un autre cimetière. Une scène d’ouverture particulièrement frappante. On apprend alors que les quelques survivants du mouvement sont en exil à Amsterdam, d’autres sont restés à Paris clandestinement. Parmi eux Françoise de Joncoux, « l’Invisible », qui passe ses journées à copier et recopier les manuscrits pour que survivent les doctrines, les mémoires, les témoignages, les nécrologies. On découvre la folle intolérance religieuse de cette fin de règne, marquée par les rumeurs d’empoisonnement (la mort du dauphin) pas seulement dirigée contre les protestants, mais étendue aux jansénistes, avec son cortège d’arrestations, perquisitions, reniements.
   Aux côtés de Françoise de Joncoux, se trouve Marie-Catherine, la fille de Racine. L’homme de lettres avait passé sa jeunesse à Port-Royal, auprès d’Antoine Le Maistre, avant de claquer la porte, d’écrire ses tragédies aux passions tumultueuses, puis de rejoindre les courtisans à Versailles. Le théâtre ne l’aura occupé que quelques années, il n’y reviendra plus jamais après son mariage. Et malgré tout, il demandera à être inhumé à Port-Royal-des-Champs. Marie-Catherine n’a jamais lu ses pièces, enfermées dans un coffre, témoignages d’une jeunesse enflammée et oubliée. Elle les découvre – comment un jeune homme de 25 ans peut donc chanter si bien l’amour et la haine ? Elle part à la recherche de ce père, resté discret sur ses peurs, ses doutes. Le roman donne la parole à la Champmeslé son actrice préférée, aux maîtres de pensée et aux grandes figures jansénistes. La sœur de Blaise Pascale évoque les descentes de police après la parution des Provinciales. Les femmes fondatrices de l’ordre.
Pujade-Renaud donne la parole aux femmes ou leur permet d’avoir une parole qu’elles n’ont pas eue. Celles qui s’exercent à la pureté la plus stricte, austère et un peu menaçante, qui se glissent entre les mailles de la police, qui tiennent la mémoire des faits et des familles, celles qui s’approprient le monde. Je ne suis pas une grande amie des romans historiques (je les trouve en général trop désincarnés) mais j'avoue que celui m'a plu, sans doute parce qu'il est traité avec une grande sensibilité et qu'il permet d'approcher autrement la littérature classique.

 Ce soir, je joue Phèdre. Sans doute pour la dernière fois. Les représentations s’arrêtent, et j’ai cinquante-cinq ans. J’en avais trente-cinq à la création. Nous avions tant travaillé ce rôle, Racine et moi. Au lit. Sur la scène vide. Ce rôle que je n’ai jamais cédé à une autre actrice. Mon personnage préféré. Plus encore que Bérénice.
 Lors de la première – je n’ai pas oublié ce 1er janvier 1677 -, j’entrais du fond de la scène, ombre chancelante descendant lentemt, progressant à pas retenus vers la demeure des ombres, accomplissant ce destin qu’il m’avait assigné, à moi la coupable la criminelle, au dernier acte de cette tragédie écrite pour moi, sa plus forte à mes yeux, ma plus belle interprétation en tout cas, cette marche brisée, suspendue, à la limite de l’effondremt, combien de fois l’avais-je répétée, peaufinée, seule ou captée par son regard, sur le plateau désert !



2 commentaires:

  1. Ah je vois la Berma en lisant l'extrait ! J'ai visité Port-Royal des Champs à l'automne dernier, l'abbaye vaut le détour, et en plus, on y découvre un livre tout griffonné par Proust ...
    Ce livre me tente, merci pour votre commentaire !

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  2. C'est un roman agréable à lire, en plus on découvre des aspects peu connus de Racine et du Grand Siècle, même si Pujade-Renaud abuse quelquefois des scènes fortes (la scène d'ouverture en l'occurrence). Elle se laisse emporter par un certain romanesque.

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