La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 17 septembre 2011

Nous approchions de Noël, troijours encore & le Mondentier semblerait avoir fui sur une autre étoile ; plus personne de joignable.

Reinard Jirgl, Renégat, roman du temps nerveux, traduit de l’allemand par Martine Rémon (2005), Meudon, Quidam Éditeur, 2010.

C’est dans ces cas-là que l’on se dit « avec des goûts littéraires pareils, je ne me facilite pas la vie pour mon blog ». Du coup, triche maximale : beaucoup de citations et un second article de prévu.

Donc énorme roman, écrit serré. Un fil rouge constitué par un narrateur dont on ignorera l’identité jusqu’au bout, vague journaliste, toujours perdant, errant dans Berlin, en quête de Sophia, une psychothérapeute, aux mains de son mari. On croise aussi un chauffeur de taxi, ancien garde frontière, à la recherche de Valentina, une jeune ukrainienne. Mais ce qui fait le vrai prix du livre est dans la langue… Jirgl l’a proprement démontée. Il coupe les mots et les relie, reflétant les expressions toutes faites, les significations implicites, la violence d’une fureur interne et d’une perte de sens au niveau individuel et collectif.
Le début :
Je suis le fils d’1 paysan du Wendland, né là-bas durant l’été 1959, parfois dans mes rêves aujourd’hui encore le goût de poussière de la terre sableuse, les sillons béants des champs labourés au-delà de l’horizon et l’éclat des asfodèles scintillant dans les nuits claires.
Je suis resté à-la-ville après mes études de journalisme, d'abord à Hanovre, ensuite à Hambourg. Le goût de la vase dans le port & le vent coulis sont venus s'ajouter au souvenir de la poussière rissolée de soleil. Un maçonnage, en briques jointoyées rang par rang, hérissé de bizarres Revenu Richesse Propriété, m'a emporté, moi=fragile, vers des rédactions venteuses (...).

Gerhard Kiesling, Jeunes pionniers de la "AG Weltraumfahrt" au centre des cosmonautes, 
1986/87, Allemagne, Berlin, BPK, image RMN.

Jirgl est à mon sens l’enfant d’Alfred Döblin et d’Arno Schmidt. De Döblin et de son Berlin Alexanderplatz avec sa langue tumultueuse, charriant un homme dans la foule de la grande ville des années 30. Le Berlin des années 2000 possède encore des terrains vagues, des zones de vide, où les bâtiments de l’ancienne RDA sont détruits, où les promoteurs immobiliers ne se sont pas encore abattus. Le récit est truffé de faits divers, des clochards se battent dans le métro, une femme hurle dans son portable et décrit ses charmes à un homme, on est après le 11 septembre. Pas de place pour l’individu et le bonheur dans cet univers conquis par l’argent. De Schmidt (j’espère vous parler de Cœur de pierre dans l’automne, ici Alexandre ou Qu’est-ce que la vérité ?) avec ses narrateurs à la langue folle, savante et triviale, où la syntaxe est malmenée pour la plier aux flux de la pensée et de la parole.
Le rendez-vous dans un café entre le narrateur et un rédacteur, sur fond de pelleteuse, une satire :
Dès que l’hydraulique se mettait en branle pour actionner le petit bras articulé avec la pelle à son bout, le bruit de la machine rappelait 1=certain son humain : à l’instar des teen-agers qui expriment leur étonnement ou le fait de n’avoir pas compris, non par le ?comment d’un adulte, mais cet interminable=chewing-gumesque ?!hein!hein-, cette KUBOTA distillait ce même son énervant, de sorte que tout ce qui passait devant sa gueule motorisée, tombait sans détour sous le coup du doute & du ridicule à cause de ce comportement de ½adulte effronté. – Irrégulier mais opiniâtre, du dehors le ?!hein!hein- de la pelleteu-boutonneuse-mécanique s’enfonçait jusqu’à nous.
La conversation se déroule sur fond de ?!hein!hein- immatures et mécaniques et c'est très réussi.

La sensation au départ que cette orthographe est un peu gadget, et surtout illisible, et finalement, on l’incorpore au style du narrateur. Si certains passages abstraits sont un peu difficiles (il y a quelques pages que je n’ai pas lues),  d'autres pages se dévorent : une description de femmes menant leurs poussettes aussi violemment que les automobilistes leur voiture juste à côté ; le récit d’une vente de bien immobilier entrecoupé, on ne sait pourquoi, de réflexions sur l’art du scalp ; la haine de la quête effrénée du « niou-veau ».
L’apparence laisse imaginer qu’il a partout de l’or sur lui : une plume à encre dorée, un étui à cigarettes doré, une Rolex dorée, une chevalière dorée, de l’or de l’or, en chaînette autour du cou, du poignet, des dents plombés en or – : 1 bon coup, si l’on faisait fondre ce type.

G. Kiesling, Un touriste de l'Allemagne de l'Ouest à Berlin Est, 
1975, Allemagne, Berlin, BPK, image RMN.

L’Allemagne qui n’en finit pas de se défaire : les fantômes du nazisme chez la génération des parents et des enseignants du narrateur, la vie en RDA, la chute du mur et tout ce qui s’en suit : perte de travail, faillites, rachat par des groupes financiers, ceux qui arrivent à se faire leur place dans le nouveau Berlin, ceux qui échouent, ceux de l’ouest qui sont pleins de commisération mais qui engloutissent tout, l’argent partout, la misère humaine aussi. 

C'est un peu difficile mais je pense que je relirai ce livre dans quelques années. Après-demain, deux-trois réflexions sur la littérature allemande. Ici, un dossier sur Jirgl. Un double bravo : à la traductrice et à l'éditeur, qui n'ont peur de rien.

8 commentaires:

  1. Pour moi c'est un régal à venir et je m'en réjouis déjà. je partage avec vous le goût immodéré et sans doute pervers - vive la perversion donc ! pour les phrases impossibles, les mots qu'on doit dire à haute voix pour les comprendre et le puissant retour de tous nos refoulements contenu dans cette "anarchie" langagière . Quel boulot quand même il a dû faire !

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  2. Rôôô, merci pour cet enthousiasme, ça fait plaisir. Livre prêtable bien entendu.

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  3. Nathalie, tu me laisses baba ! je ne sais même plus commenter quand je viens tellement je suis impressionnée ! d'ailleurs je vais te consacrer un j'aime/j'aime pas rien que pour toi ! La somme de choses que tu ingurgites (avec un bon thé soit) me laisse pantoise ! je ne sais même pas si j'arriverais un jour à en lire le quart ! Et to aisance pour en parler est époustouflante ! bref, je ne sais pas si c'est la fleur d'oranger qui stimule les neurones, mais donne moi on secret ! :) Biises ! (si tu ne veux pas parler de Courlande, je comprendrai, ce n'est pas non plus un chef-d'oeuvre !)

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  4. je reviens dans la journée (si ma tension ne se casse pas la g***e lamentablement pour commenter des articles que j'ai vu passer mais pas le temps de m'y arrêter ou alors je ne lis que ton blog dans la journée, tant il est riche ! :) Hum hum !

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  5. Mais enfin Aspho ? Merci pour cette vague d'admiration gratuite ! Il faut être honnête : j'ai eu une semaine du tonnerre (je n'ai pas trouvé de "j'aime pas") et je suis au top, comme ça m'est rarement arrivé.
    Ce billet m'a pris un certain temps à écrire (et j'en ai fait un deuxième pour rentabiliser ces efforts). Si l'auteur pouvait être un peu connu, j'en serais bien contente.
    Courlande arrive dans quelques jours...
    Encore merci !

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  6. je lis ce livre et ça me laisse baba , en particulier le travail de taduction. j'aimerais entendre la traductrice à ce sujet.
    JE NE PEUX EN LIRE BCP A LA FOI
    ce n'est pas du tout romanesque C'EST trés cru.
    nat comment as-tu connu ce roman?
    Il y a la scène où à berlin grace à sa thérapeute qui a trouvé un appart pour lui et déménagé à berlin aussi (on rêve) de thérapeutes comme ça
    ) il peut présenter son livre ds un club de lecture
    c'est charmant et plein de dérision
    bises

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  7. moi qui ai relu le tambour de gunther grass qui est déjà un livre déjanté j'y vois qqun qui a lu gunther grass qui est né à l'est également.

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  8. Salut Cath ! oui, ce n'est pas facile à lire. Je me souviens avoir démarré lentement et puis à un moment, hop, je suis partie. Peut-être que c'est difficile d'apprécier tout le roman mais il est très facile de se faire happer par des passages, des récits très vivants, où tout est réussi.
    J'en ai entendu par France Culture (feu l'émission Jeux d'épreuves) : apparemment Herta Müller a dit dans la presse que Jirgl était le plus grand écrivain allemand, du coup, les critiques se sont penchés sur lui et voilà !

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