La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 8 octobre 2011

Si tu ne la fermes pas je fous le camp.

Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Paris, Gallimard, 1950.

Un livre lu il y a longtemps et quand Vilvirt et Somaja ont proposé une Lecture commune, j’ai tout de suite dit oui. Je suis heureuse de l’avoir relu, je dois dire que je ne me rappelais pas qu’il s’agissait d’un roman aussi violent.

L’héroïne, c’est la mère, elle n’a pas d’autre nom que celui-là, la mère. Elle a mis toutes ses économies dans une concession en Indochine pour y cultiver le riz. Mais la corruption des agents cadastraux est telle qu’on lui a attribué une parcelle incultivable, régulièrement recouverte par les marées du Pacifique. Ne reste que des dettes et un bungalow branlant au bord de la piste, loin de tout. La mère et ses enfants, Joseph et Suzanne, vivent là en attendant, on ne sait pas bien quoi. L’homme riche qui épousera Suzanne ou qui voudra bien offrir de beaux cadeaux pour l’avoir. La femme qui emmènera Joseph loin. Fiche le camp d’ici.

Il était au pied de la véranda et regardait tantôt Suzanne, tantôt Joseph, d’un air un peu surpris. Suzanne, parce que c’était la première fois qu’il la voyait et qu’il pensait peut-être qu’elle n’était pas négligeable. Et Joseph, parce que sa grossièreté était si évidente que toujours et partout, elle déroutait, s’imposait, inquiétait. Suzanne n’avait jamais rencontré quelqu’un qui fût aussi peu poli que Joseph. On ne savait jamais lorsqu’on ne le connaissait pas, sur quel ton lui parler, par quel biais le prendre et comment dissiper cette brutalité devant laquelle les plus sûrs se troublaient.


Il y a une violence entre tous les personnages, un cynisme redoutable que l’on oppose aux autres. La misère de petits colons, la misère encore plus grande de ceux de ce pays et le luxe insolent de ceux qui ont compris le système. La quasi prostitution de la fille, assumée, face au très laid et très riche M. Jo. Les rapports entre Joseph, Suzanne et la mère sont complexes, amour et haine se mêlant si étroitement.
Un livre à l'atmosphère lourde, servie par une écriture sèche et sans fard.

Je retiens quelques lignes qui décrivent si bien le bonheur d’une salle de cinéma :

C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs (…).


Une lecture commune avec Vilvirt, son avis ici et celui de Somaja .



8 commentaires:

  1. C'est un roman qui m'a tentée, il y a un an environ, quand il a été réédité en poche, parce que j'aime beaucoup cette auteure et que j'ai adoré lire "L'amant" et "Moderato cantabile".Tu me redonnes envie ; il faut que je pense à l'ajouter à ma PAL.
    Anne(De poche en poche).

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  2. La violence. C'est bien ce qui ressort de ce roman. La vie les a tellement malmenés qu'ils ne savent plus comment aimer. La violence verbale entre les enfants et la mère, la violence physique aussi, la violence de la misère que les a rendus si frustres, comme vidés de tout sentiment.
    J'aime bien ton retour sur Ramona, seul moment de presque douceur pour Joseph et Suzanne.
    Très heureuse de découvrir ton blog.

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  3. C'est le livre (j'ai dû te le dire) qui m'a fait quitter Duras ! Que j'aime beaucoup d'ans d'autres titres, il faudra que je réessaie un jour, ton billet est juste parfait, on sait à quoi s'attendre ! ;)

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  4. Re-bonjour Anne, oui c'est un classique que l'on a toujours un peu en réserve.
    Somaja : bienvenue à toi ! C'est surtout que j'étais intriguée en lisant le roman, quelle était cette chanson dont ils parlent tant, on ne connaît plus aujourd'hui. Cela dit quelque chose de leurs rêves.
    Somaja et Asphodèle : je comprends que l'on puisse ne pas aimer ce livre, c'est vrai qu'il est très dur à lire, c'est quelquefois dérangeant.

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  5. Un roman très fort, d'après mon souvenir. Je devrai faire comme toi, le relire.

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  6. Moi je n'en avais pas gardé un souvenir si violent. Il faut vraiment relire les livres !

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  7. J'avais beaucoup aimé ce livre, mais ça fait longtemps... Contente d'avoir lu ton billet, qui m'y fait repenser... Merci!

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