La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 3 septembre 2018

Avec la liberté, la première guillotine arrivait au Nouveau Monde.

Alejo Carpentier, Le Siècle des Lumières, traduit du cubain par René L.-F. Durand, parution originale 1962, édité en France par Folio.

Tout commence dans une mystérieuse maison (plus tard nous saurons que nous sommes à La Havane à la fin du XVIIIsiècle) où le père vient de mourir. Carlos, Sofia et Esteban se retrouvent livrés à eux-mêmes, pour une année en dehors du temps et des règles de la société. Une nuit, des coups retentissent à la porte, un homme entre : il s’appelle Victor Hugues, c’est un négociant de Port-au-Prince. À partir de là nos héros se trouvent pris dans le souffle de la Révolution française.

« Que c’est intéressant ! » murmura la jeune fille faisant semblant d’écouter le discours d’Ogé. « Plaît-il ? » demanda l’autre. Une feuille de palmier tomba au milieu du patio avec un bruit de rideau déchiré. Le vent apportait une odeur de mer - d’une mer si proche qu’elle semblait envahir toutes les rues de la ville.

La censure espagnole empêche bien sûr les terribles écrits français de répandre leur propagande. Mais à La Havane on fait la chasse aux francs-maçons. À Port-au-Prince les noirs se révoltent. Dans les Antilles les colons blancs soutiennent la monarchie anglaise par crainte des idées nouvelles. Bientôt Victor Hugues, terrible commissaire de la Convention, apporte la Révolution en Guadeloupe, la guillotine et le décret de libération des esclaves. Esteban est le témoin des événements : la Terreur, l’hypocrisie des blancs, l’incertitude dans laquelle se situent les îles où les nouvelles de métropole parviennent avec un immense retard, la Guyane utilisée comme bagne de relégation, le rétablissement de l’esclavage par Napoléon... l’émancipation ne gagnera pas les colonies espagnoles, et si peu les colonies françaises.

Tout était empaqueté, enrubanné, paré avec des couleurs de bonbon, de Montgolfière, de soldat de plomb, d’image pour illustrer Malbrough. Plus qu’en une révolution, on eût dit qu’on était dans une gigantesque allégorie de la révolution ; dans une métaphore de révolution faite ailleurs, centrée sur des pôles cachés, élaborée en des conciles occultes, invisibles pour ceux qui étaient anxieux de tout savoir. Esteban, peu familiarisé avec les noms nouveaux, hier ignorés, que l’on mêlait tous les jours dans les conversations, n’arrivait pas à voir clairement qui faisait la révolution.

Dans ce roman historique, peu de dates et de mots d’esprit. Carpentier s’attache davantage à rendre l’atmosphère du temps : le sexisme et le racisme qui imprègnent toutes les relations humaines, la nature luxuriante, la violence, le chaos, l’apparition des passeports et des sauf-conduits qui clouent les individus sur place, le choc des idéaux sur la réalité économique et politique. Victor Hugues apparaît comme un chef de guerre, le gouverneur craint de la Guadeloupe puis celui de la Guyane, révolutionnaire devenu administrateur, planteur et propriétaire d’esclaves.
Mais Carpentier a d’abord écrit un roman. Carlos, musicien et négociant, ouvre et ferme le roman. Esteban connaît un véritable apprentissage, peut-être plus fait pour l’observation des plantes et des animaux que pour l’activisme politique. Sofia, élevée au couvent, se libère de sa famille et de sa société et choisit une vie de femme libre, à la consternation des hommes qui l’entourent. Chacun d’eux évolue dans ce monde révolutionné, tentant de se comprendre mutuellement.

Les temps étaient devenus si hasardeux que le voyageur s’attendait généralement au pire en se mettant en route, comme à l’époque lointaine du moyen âge. Et Esteban savait tout l’ennui que renfermait le mot aventure.

F. Biard, Deux indiens en pirogue, 1860, musée du quai Branly.
Tout cela ne se lit pas si facilement. Carpentier affectionne une langue riche, chargée, imagée, et le traducteur a laissé de nombreux mots espagnols. Ce roman est idéal pour nous plonger dans un monde qui nous est somme toute assez étranger, celui des Caraïbes durant le fracas de la Révolution. Nous y rencontrons les cyclones, qui sont normaux dans cette région, la joie des colons qui récupèrent leurs esclaves grâce à Napoléon, les mystères des francs-maçons comme un nouveau mysticisme qui fait une macédoine des différentes cultes anciens, les uniformes à plumes multicolores de la Convention et le travail forcé des noirs soi-disant libérés de l’esclavage.

J’ai eu l’impression d’un roman assez triste, plein de désillusion et de mélancolie, alors que le ton est en réalité plus partagé. Les jeunes gens ne restent pas soudés. La Révolution est incomplète. Les noirs sont toujours en esclavage malgré le récit de toutes les fuites et luttes des noirs pour échapper à leurs maîtres, comme un souffle de liberté qui ne s’éteindra jamais. À la fin, un nouveau tyran s’est installé en France. La famille est éclatée et voici que chacun est contraint de vivre loin des siens, loin de chez soi, dans un lieu situé aux confins du monde. Pourtant l’aspiration à la liberté reste intacte et enverra balayer tous les despotes et tous les individus.

Parfois Esteban était surpris dans ses voyages à travers le feuillage par quelque averse, et alors le jeune homme comparait, dans sa mémoire auditive, la différence qu’il y avait entre les pluies des Tropiques et les bruines monotones du vieux monde. Ici, une puissante et vaste rumeur, sur un temps maestoso, aussi prolongé qu’un prélude de symphonie, annonçait au loin l’avance d’une tornade, tandis que les vautours teigneux volant bas en cercles de plus en plus serrés abandonnaient le paysage.

Alejo Carpentier sur ce blog : Concierto barroco (mon chouchou ! lisez-le !) et Le Partage des eaux.



4 commentaires:

  1. un roman que j'ai eu de la peine à finir même si le sujet m'intéressait

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    1. Oui ce n'est pas une écriture facile et on ne sent pas forcément en empathie avec les personnages. Tout cela est très touffu !

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  2. J'ai lu il y a très longtemps Concert baroque et Guerre du temps. Je ne m'en souviens plus guère sauf de m'y être ennuyé. Je n'ai jamais relu Carpentier et j'ai souvent du mal avec la littérature latino-américaine.

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