La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 8 mai 2021

Le XVIIIe siècle : portraits au pastel

 

J’ai décidé de consacrer une série de billets à l’art du XVIIIe siècle (essentiellement français et essentiellement rococo). Un art particulièrement cher à mon cœur (même si j’ai tendance à avoir un cœur d’artichaut). En effet, plusieurs de mes longues années d’histoire de l’art ont été consacrées à une thèse, sur la critique d’art au XVIIIe siècle. Je précise pour les distraits que la critique d’art a été inventée en France (ouais !), au XVIIIe, et pas par Diderot. Et même si j’ai changé de voie depuis un certain temps, il reste un doux souvenir de jeunesse et une affection pour cette époque (où les hommes portaient des costumes bleu pastel, avec des gilets brodés et des rubans jaunes, et des mollets galbés dans des bas fins). Ceci explique que le fonds iconographique de mon ordinateur soit assez riche pour nourrir plusieurs billets.

Donc vous mangerez du rococo dans les week-ends à venir, malgré le scepticisme de certains.


Commençons par une galerie de portraits.

En 2018, le musée du Louvre a organisé une exposition rassemblant l’intégralité de ses pastels des XVIIe  et XVIIIe siècles. J’avais effectué un voyage exprès à Paris juste pour la visiter. C’était un tel plaisir ! Regardez comme toute la haute société du temps nous contemple ! Leurs visages sont parvenus intacts jusqu’à nous.

 

Le pastel, c’est quoi ? Un bâtonnet composé essentiellement de pigment (ainsi que d'une charge et d'un liant). Riche en pigment, il permet d’obtenir des couleurs vives et fraîches, qui ne s’éteignent pas ni ne s’altèrent avec le temps. Sa douceur et son aspect poudré sont parfaits pour rendre la peau, les nuances de la carnation, ainsi que les tissus. Il s’applique en traits légers ou écrasé, estompé ou marqué, pour varier le rendu, l’intensité de la couleur et obtenir des effets saisissants.

Le XVIIIe siècle, c’est un peu l’âge d’or du portrait au pastel.


Je commence par ce portrait d'un homme âgé, Abraham Van Robais, par Perronneau. D'abord le camaïeu absolument virtuose de bruns tirant sur le violet. Et puis le visage, la peau, la bouche, les plis et les rides. Le regard acéré, mais le poudré de la perruque. Et ce velours ! Est-ce qu'on ne sent pas la peluche ?


Toujours de Perronneau, le portrait de Gabriel Huquier (1747), un graveur et marchand d'estampes. Notez que le papier utilisé ici est certainement un papier brun, qui transparaît à travers les couches de pastel et qui contribue à l'unité du coloris. On écrase le blanc autour du cou pour obtenir la couleur intense de la chemise. De même, l'oeil est traité avec une grande netteté, alors que le costume l'est un peu moins. Le pastel permet de rendre ce léger teint couperosé et la couleur gris bleu de la barbe fraîchement rasée, les nuances de la peau autour de l'eau et des paupières.


Nacré, poudré, on écrit que le pastel sied bien aux dames (ce qui n'est pas très exact comme vous le voyez). Une Jeune femme par Nattier (1740-50). Peut-être ici un papier gris ou bleu, pour renforcer justement cet aspect nacré de la peau. Le pastelliste superpose les couches, blanc, rose, bleu, jaune, les pigments se mêlent sur le papier. Pour la peau, un rendu très lisse. Une touche blanche dans la prunelle. Un peu de rosé aux lèvres, au nez, aux joues. Et le Fong bleuté permet de rendre les cheveux ou la perruque, le beau ruban bleu qui met la peau en valeur.


Je n'ai photographié que ce détail ahurissant de délicatesse. Dentelle, portrait de l'aimé ou du mari au poignet, rang de perles, ruban, petits ongles mignons, un petit fond de roses... C'est un détail du portrait de Mme Lacroix par Jean Balade.


Un autoportrait de Maurice Quentin de La Tour et une préparation pour un autoportrait.

Maurice-Quentin de La Tour, c’est un peu le roi du portrait au pastel (et si vous avez connu les billets de 50 francs… il était dessus !). Son succès est incontesté : ressemblance et fidélité, mais légère idéalisation. Aussi une personnalité iconoclaste. On voit sur son autoportrait la différence de traitement entre le visage et la main, qui sont très finis, très détaillés et le corps traité en grande masse, ce qui donne une grande présence à cette figure. Sur le visage on voit l'éclat de la lumière qui tombe sur tous les endroits bombés, les rougeurs, les rides, la trace de barbe... La préparation sur papier brun est fascinante : les yeux et le visage surgissent. Tout est déjà là !

Sur son autoportrait, on voit même les traces de dents sur les lèvres !!!


À propos de portrait inachevé, j'ai un faible pour celui que Boze a esquissé. C'est son épouse. Vous voyez le bras jaillir du papier brun, à coup de hachures ajoutées progressivement, jusqu'à atteindre le nacré parfait de la poitrine (deux globes de lumière et une ombre douce qui attire le regard). Et le livre sur le côté est quasiment fini aussi. Sur la main, le détail des os et des veines commencent tout juste à apparaître.


On finit par le meilleur quand même, immortel Chardin ! Avec cet autoportrait aux bésicles (1771) et le portrait de Mme Chardin. Ici, les visages ne sont pas flattés. Mais quelle vie dans ces regards ! Et les expressions des bouches sont parfaites. Le grand de la peau est rendu avec toutes ses innombrables nuances.

Voilà. Au cours des prochaines semaines, nous visiterons un château. Et nous verrons plein d'art décoratif, notamment de la porcelaine. Et vous en saurez plus sur le mot "rococo". Ah, on est loin des églises en béton.

ADDENDUM. Une pensée triste et émue pour Goran.


12 commentaires:

  1. quelle belle idée je vais te suivre attentivement

    RépondreSupprimer
  2. Je fais partie des distrait.e.s mais je suis tout à fait conquise par ton article, ton enthousiasme, et par ces portraits que tu nous présentes. Fais-tu des visites guidées, par hasard? Le pastel dont tu parles ici est-il le même que le pastel de Toulouse?
    La disparition inattendue de Goran me serre le coeur.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pour Goran : oui c'est si brutal alors qu'il était une présence régulière et constante de nos blogs.

      Je n'ai jamais fait guide mais je peux partager mes connaissances et mon enthousiasme. Je ne suis pas égoïste.

      Pour le pastel, excellente question !
      Le pastel des teinturiers ou guède est une plante. La couleur bleue est issue de ses feuilles. "pastel" vient de "Pasta, pâte" parce que les teinturiers fabriquaient une pâte bleue qui était séchée.
      https://fr.wikipedia.org/wiki/Pastel_des_teinturiers
      Les pastels pour le dessin : il en existe de différentes sortes, gras ou sec, à l'huile ou à l'eau ou à la cire. Ici je parle du pastel sec (l'ajout de l'eau éteint la couleur, mais permet d'avoir un effet très lisse, sans marque du travail, sans relief). Des bâtonnets de pâte.
      Donc les deux pastels ont la même étymologie, celle de nos pâtés et de nos pâtes et de la pâtisserie.

      Supprimer
  3. Coïncidence, Babélio m'a fait le cadeau d'un joli livre de portraits de Carmontelle. 18ème aussi mais bien différent.
    Moi aussi je suis sous le choc pour Goran

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce n'est pas une coïncidence, je parlerai de cette exposition dans quelques semaines !

      Supprimer
  4. j'aime beaucoup ces détails, de la douceur, de la délicatesse...
    bon dimanche!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et les couleurs sont dans un grand état de fraîcheur, avec toutes leurs nuances.

      Supprimer
  5. Ah oui j'apprécie énormément, j'ai dû confondre le rococo avec autre chose, pardonne mon côté béotien. ^_^
    (Goran, oui. Soupirs)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je pense que tu n'aimes pas le mot, mais je reviendrai dessus dans 2 semaines (un programme très strict a été établi).
      Pour Goran, oui, c'est tellement triste, on a du mal à y croire.

      Supprimer
  6. Vu le musée Quentin de La Tour à Saint Quentin. Ton billet est agréable,tu parles si bien de ces pastels !

    Pour Goran, je ne savais pas. C'est votre conversation que me l'apprend. Après les deux mois d'échange intense, en particulier des mois de Mars et d'Avril, cela paraît, en effet, brutal.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. On l'a appris récemment, via le blog Et si on bouquinait, et c'est un choc pour tout le monde.
      Je n'ai pas encore visité le musée de Saint-Quentin, mais j'aimerais bien !

      Supprimer

Les commentaires sont "modérés" en espérant ne plus avoir droit à compter les escaliers et les feux rouges (Blogspot enquiquine le monde). Si le compte Google ne marche pas, vous pouvez juste indiquer votre prénom (et croisez les doigts). Merci !