La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 1 avril 2025

Et merde au roi d’Angleterre !

 


Antonine Maillet, Pélagie-la-Charrette, 1979, aux éditions Grasset.

C’est l’histoire du retour des Acadiens, ces gens, originaires de France, qui vivaient au Québec et qui ont été massacrés et déportés par les vainqueurs anglais. Dispersés, certains choisissent de rester dans ce qui deviendra les États-Unis (notamment en Louisiane), mais d’autres décident de rentrer, sans rien demander à personne. Ils s’installent dans ce qui est désormais le Nouveau-Brunswick.

Après ça, venez me dire à moi, qui fourbis chaque matin mes seize quartiers de charrette, qu’un peuple qui ne sait pas lire ne saurait avoir d’Histoire.

Mais ici, ce n’est pas un livre d’histoire. Est-ce vraiment un roman ? Maillet raconte la grande épopée misérable de Pélagie, dite la Charrette, qui part de Géorgie en charrette à bœufs, avec ses fils, sa fille, une orpheline, un vieillard et une guérisseuse boiteuse. En chemin, il arrive des aventures mémorables : d’autres familles rejoignent la charrette, une autre prend la route de la Louisiane, des gens que l’on croyait morts réapparaissent, un bébé naît, on manque de se noyer et de périr de froid, on se bat, on croise la guerre d’Indépendance américaine, etc.

Car le livre raconte aussi la façon dont ce grand mythe a été transmis oralement, de génération en génération, avec ses silences et ses exagérations, ses miracles et ses gestes de bravoure. Un mythe fondateur où les Acadiens revenus chez eux pour tout reconstruire pourront puiser.

Toutes les têtes sortent du conte l’une après l’autre, laissant le conteur Bélonie ralentir ses phrases, freiner, puis semer dans l’air du temps trois ou quatre points de suspension, avant de baisser les yeux sur son auditoire qui déjà s’affaire et court aux quatre horizons.

Ceci dit, la vraie héroïne, en plus de Pélagie à la tête de tout un peuple, c’est la langue. La langue acadienne. Maillet reconstitue une langue française ancienne, du québécois ancien, du parler paysan, très oral. J’avoue que c’est un peu chargé pour mon goût, un peu artificiel, un peu qui s’écoute trop parler. L’idée est de restituer le récit d’un conteur. Je saisis l’ambition, mais sans être convaincue à 100 %. J’apprends sur Wikipedia que Maillet a fait sa thèse sur Rabelais. Je comprends ce goût de gourmet pour la langue la plus riche !

Revirez-vous la peau de l’avers à l’endroit pour vous réchauffer le dedans au soleil une petite escousse. Vous avez grand besoin de vous faire éventer, tout le monde.

Je me suis aussi un peu perdue dans les différents personnages et les familles, ce qui n’est pas bien grave. Les personnages ne sont guère fouillés, mais traités avec tendresse et humour par Maillet. Je regrette que les bœufs aient des noms, mais qu’il soit seulement question d’un Noir et d’un Micmac. Je sais bien que l’on est dans un mythe réinventé et que ce genre de personnage vaut davantage pour sa dimension symbolique qu’individuelle, mais à la fin des années 70, ça fait un peu mal.

Le rôle sinistre est attribué à une autre charrette, celle de la Mort, qui suit de près celle de Pélagie. Il y a également une famille de Basques, chasseurs de baleine et pêcheurs depuis toujours, un violon enchanté, un forgeron qui est naturellement magicien et bien sûr, un voyage à dos de baleine. Je ne peux pas non plus m’empêcher de penser au Chevalier de la Charrette que la romancière connaissait forcément.

Raymond, Poème de la terre, 1940, MNBAQ

Comme ça les Melanson de la Rivière-aux-Canards n’étaient point restés dans le sû ? Et les Bernard et les Bordage, et les Arsenault, vous me dites pas ! Tout ce monde-là serait remonté en Gaspésie ? C’était-i avec l’idée de s’y établir ? Et les Pellerin, qu’était-il advenu des Pellerin ? Jamais je croirai qu’ils ont partagé l’embarcation des Robichaud, ça se parlait même pas dans le temps. Mon Dieu ! puis les Vigneault, on avait des nouvelles des Vigneault, après toutes ces années ? Comment vous dites ça ? Ils sont rendus aux îles de la Madeleine ? Et d’autres à Saint-Pierre-et-Miquelon ? Et plusieurs Gaudet et Doucet et Belliveau ont pris à travers bois vers Québec ? Mais les déportés vont-ils finir par inonder le pays ?

Faudrait vous souvenir itou de la saison des métives avec ses pommiers tant chargés que les nouques des branches en craquiont ; et la saison des sucres avec sa sève d’érable qui dégouttait dans les timbales ; et le saisons des petites fraises des bois… Ils avont-i’ des fraises des bois et du sirop d’érable dans votre Louisiane ?

C’est avec ce titre que Maillet a remporté le Prix Goncourt 1979.

Lecture commune organisée par Miriam, que je remercie pour son initiative. Je lirai certainement d’autres titres, d'autant que je me suis aperçue que l'on m'en a offert un.

Évidemment, ça donne envie de prendre l’avion pour là-bas.


10 commentaires:

  1. Jamais lu, possible que les fioritures linguistiques me pèsent aussi sur le long terme. Mais pas étonnant que les boeufs aient des noms : ils sont le quotidien tandis que l'Indien et le Noir sont des étrangers...

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    1. Il y a aussi cette dimension un peu fable mythique avec ses figures (le soldat, la rebouteuse, etc.), mais vu l'avalanche de noms propres qu'il y a dans le livre, on aurait pu sans mal en ajouter deux de plus.

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  2. Le contexte est intéressant mais je ne sais pas si j'ai envie de me perdre dans une intrigue qui semble un peu brouillonne ?

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    1. Bon l'intrigue est simple : la charrette remonte vers le nord avec toute sa tribu. En revanche, oui, pour les personnages, certains sont bien campés, mais d'autres plus diffus.

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  3. j'avais découvert, cette auteure il y a des lustres à Apostrophe
    je l'ai lu plusieurs fois mais c'est très ancien et mon souvenir est émoussé

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    1. Elle a dû être invitée au moment de son prix. On m'a donné un autre livre d'elle, donc je continuerai encore un peu.

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  4. j'aurai voulu le relire mais j'ai passé mon tour à la bibli et il n'y était plus; Relu la Sagouine

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    1. Il y a un peu de monde qui s'est tourné vers elle suite à son décès. Pélagie a même dû être réimprimé.

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  5. c'est intéressant en effet! Et rien que pour donner des envies de voyage, c'est parfait !

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