Patrick Modiano, Dora Bruder, 1997, paru chez Gallimard/Folio.
Le narrateur et auteur, Modiano, part, si l'on peut dire, sur les traces d'une jeune fille, Dora Bruder, après avoir lu une petite annonce dans un journal parisien de décembre 1941. Elle a fugué et on la recherche.
D'emblée, la chronologie est brouillée. Le roman date de 1997, le journal de 1941, il a été lu 8 ans avant, mais l'auteur s'appuie sur ses propres souvenirs (les années 60, les années 80), mais aussi sur les souvenirs de la guerre que lui a racontés son père... Les rues de Paris se marchent, se transforment, disparaissent... Avec ce roman nous plongeons dans la dure époque de l'Occupation et de l'État vichyste, celui qui enferme les enfants et pourchasse les Juifs. Cette époque où certains se sont contentés d'obéir aux ordres, mais ont quand même bien pris soin de détruire les registres pouvant les accuser – on n'est pas si bête.
En 1965, je ne savais rien de Dora Bruder. Mais aujourd'hui, trente ans après, il me semble que ces longues attentes dans les cafés du carrefour Ornano, ces itinéraires, toujours les mêmes (…) et ces impressions fugitives que j'ai gardées (…), tout cela n'était pas dû simplement au hasard. Peut-être, sans que j'en éprouve encore une claire conscience, étais-je sur la trace deDora Bruder et de ses parents. Ils étaient là, déjà, en filigrane.
Les informations réunies par Modiano sur Dora Bruder et ses parents sont bien minces. Il y a de nombreux noms de lieux, comme autant de détails auxquels se raccrocher, noms de personnes, silhouettes plus ou moins marquées. Le livre constitue en réalité une marche à la fois sans fin et hésitante, reculant au maximum le moment du point final, celui de l'assassinat à Auschwitz, marche nourrie par les innombrables souvenirs d'un auteur qui se rappelle sa propre jeunesse, sa propre fugue, ses propres errances dans le quartier.
Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. Elles ne se détachent pas de certaines rues de Paris, de certains paysages de banlieue, où j'ai découvert, par hasard, qu'elles avaient habité. Ce que l'on d'elles se résume souvent à une simple adresse. Et cette précision topographique contraste avec ce que l'on ignorera pour toujours de leur vie – ce blanc, ce bloc d'inconnu et de silence.
C'étaient les traces de chambres où l'on avait habité jadis – les chambres où vivaient ceux et celles de l'âge de Dora que les policiers étaient venus chercher un jour de juillet 1942. La liste de leurs noms s'accompagne toujours des mêmes noms de rues. Et les numéros des immeubles et les noms des rues ne correspondent plus à rien.
| Une plaque de rue à Antibes. |
Modiano sur le blog :
Villa Triste : un été dans une station balnéaire quand on était jeune
En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.
J'ai beaucoup aimé ce livre. As-tu lu "Retrouver Estelle Moufflarge" ? Bastien François raconte sa quête d'une jeune inconnue morte en camp et retrace sa possible vie : passionnant.
RépondreSupprimerOui je l'ai acheté, donc je finirai bien par le lire.
SupprimerUne prouesse, ce roman : Modiano parvient à partir de "riens" à rendre son texte bouleversant.
RépondreSupprimerComplètement. Il marche dans la pluie et ça fait un roman d'une force incroyable.
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