Virginia Woolf, Une chambre à soi, parution originale 1929, traduit de l'anglais par Clara Malraux, lu dans l'édition 10/18.
Sous la forme d'une pseudo conférence, Woolf réfléchit à ce thème « la femme et le roman ». On imagine bien que la question lui a été posée des dizaines de fois et qu'elle en a ras la casquette, mais une bonne fois (ou pas), elle s'y attaque. Non pas de façon systématique, encore que, mais en s'inscrivant dans le quotidien de sa vie d'intellectuelle anglaise (cela peut être un déstabilisant, car on a l'impression d'un truc décousu, alors que non).
Alors, déjà on lui barre le passage à Oxbridge (contraction d'Oxford et de Cambridge), car la bibliothèque est interdite aux femmes non accompagnées (mais vous n'êtes pas surpris, car vous avez lu Matamoros). Ensuite, elle se rend dans un college réservé aux femmes, aux moyens financiers plus réduits et à la nourriture plus simple qu'un de ses innombrables équivalents masculins. Elle imagine une sœur fictive de Shakespeare (tout comme Linda Nochlin imaginera, avec le même résultat, une sœur fictive à Picasso). Et puis elle examine les œuvres et la vie de plusieurs de ses prédécesseuses – et elle n'est pas tendre. Charlotte Brontë et George Elliot en prennent pour leur grade. Elle note que Jane Austen écrivait dans son salon, à la vue de tous, entre deux occupations sociales normales acceptables. Et puis, soudain elle imagine une jeune romancière contemporaine... (mais sans prévenir qu'elle imagine). Voici enfin l'ère des romans où les femmes ont d'autres intérêts que les hommes.
Si certaines des préoccupations de Woolf sont assez loin des nôtres, son texte fait preuve d'une grande clairvoyance, de beaucoup d'humour et d'intelligence.
Et puis il y a une très belle évocation des rues de Londres, tout à fait digne de Nuit et jour.
| Borenstein, La Poétesse Ester Sigal, 1944 MNBAQ |
Je pensais à l'orgue qui faisait retentir la chapelle de ses accents et aux portes fermées de la bibliothèque ; et je pensais qu'il est bien désagréable d'être enfermé au-dehors ; puis je pensais qu'il est pire peut-être d'être enfermé dedans ; et, pensant à la sûreté et à la prospérité d'un sexe et à la pauvreté et à l'insécurité de l'autre et à l'effet de la tradition et du manque de tradition sur l'esprit d'un écrivain, je pensai enfin qu'il était temps de rouler en boule la vieille peau ratatinée de cette journée, avec ses raisonnements et ses impressions, et sa colère et ses rires, et de la jeter dans la haie.
Parce que Woolf se moque aussi beaucoup de ces pauvres érudits de toutes sortes qui ont cru nécessaire de tartiner des pages et des pages pour expliquer les raisons pour lesquelles les femmes étaient bêtes et incapables d'écrire, en contraste total avec l'absolu désintérêt dont font preuve ces mêmes érudits pour étudier la vie réelle des femmes.
Et quand on compare Shakespeare à Jane Austen, sans doute est-ce parce que l'on pense que l'esprit de l'un et celui de l'autre ont surmonté tous les obstacles.
Elle souligne que de l'un comme de l'autre on ne connaît pas grand-chose de la vie ou des pensées. Ce sont des auteurs et on les connaît presque uniquement par leur œuvre, parce que l'un comme l'autre ont réussi à transcender leur existence matérielle.
C'est pourquoi je voudrais vous demander d'écrire des livres de tout genre sans hésiter devant aucun sujet...quelle qu'en soit la banalité ou l'étendue. J'espère que, d'une façon ou d'une autre, vous avez en votre possession assez d'argent pour voyager et pour vivre dans l'oisiveté, pour contempler l'avenir et le passé du monde, pour rêvasser sur des livres et musarder aux coins des rues et laisser la ligne de la pensée s'enfoncer profondément dans l'eau du fleuve.
Je suppose que tout le monde a écouté la passionnante série d'émissions sur Jane Austen, mais je ne peux m'empêcher de mettre le lien vers l'une d'elles, celle sur l'argent !
Encore un livre que je dois lire... un jour !
RépondreSupprimerBen non je n'ai pas écouté cette série d'émissions... Merci!
RépondreSupprimerJ'ai lu ce livre de Woolf, forcément...
(quoi! colonne de droite, un bouquin de Eliot dont je n'ai jamais entendu parler)