Françoise d'Eaubonne, Histoire de l'art et lutte des sexes, parution originale 1978, réédité en 2025 aux Presses du réel avec une préface de Fabienne Dumont.
Histoire de l'art et anti sexisme. Cet essai est composé d'une introduction théorique assez lourde et d'analyses d'oeuvres : portraits de Juliette Récamier et de Germaine de Staël par David et Gérard, Enlèvement de Proserpine par Rembrandt et de Rubens, Enlèvement de Ganymède par Michel-Ange, Rubens et Rembrandt, peintures légères du 18e siècle, œuvre d'Anastaise, eaux-fortes des horreurs de la guerre de Goya, etc.
J'avoue avoir un peu de mal à savoir quoi penser de ce texte, pour plusieurs raisons. D'abord, Eaubonne emploie la langue du militantisme, virulente et un peu cash, qui est un peu éloignée de moi. Son propos est de répondre à un historien de l'art marxiste et de lui prouver qu'en matière d'histoire de l'art, comme de tout le reste, la lutte des sexes vient avant la lutte des classes. Vu le passif de l'histoire de l'art en matière de sexisme et de misogynie, cette mise au point n'a rien d'inutile, mais je suis loin de maîtriser cette histoire-là.
Par ailleurs, des ouvrages d'histoire de l'art marqués par les théories gender, j'en ai lu, surtout sur le 18e siècle, écrits par des historiennes de l'art spécialisées, au ton militant également, mais s'inscrivant dans la discipline universitaire (qui m'est beaucoup plus familière). Comme Eaubonne ne semble avec lu aucun de ces livres (pas même le fameux manifeste de Linda Nochlin), j'ai tendance à trouver ses propos un peu simplistes ou insuffisamment argumentés, ce qui n'est pas faux, mais est un peu injuste aussi.
C'est pourquoi il a fallu des preuves non écrites mais plastiques de la participation féminine à ce que nous considérons aujourd'hui comme faisant partie des arts, au cours des périodes pré-Renaissance ; ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de l'oubli où l'on a plongé toutes les activités féminines débordant le cadre voulu par le sexisme.
Alors ? Les analyses d'oeuvres ont incontestablement quelque chose de stimulant, certaines plus que d'autres selon les affinités personnelles. Eaubonne met le doigt sur certains faits (c'est pas beau de pointer, dira-t-on doctement, mais il faut bien que quelqu'un se dévoue pour le faire) et incite surtout à se poser des questions. Elle s'appuie beaucoup sur le contexte de création de l'oeuvre, du moins celui des destinataires ou commanditaires, plus que sur celui de l'artiste, se refusant à une histoire des styles, catégorisée comme bourgeoise. Elle ne s'intéresse absolument pas à la matérialité de l'oeuvre, mais inscrit les œuvres qu’elle examine dans une histoire plus longue, celle des femmes, de leur place, de la sexualité, de sa représentation.
Elle emprunte à diverses disciplines, histoire sociale, psychanalyse, littérature, histoire, richesse de la pensée qui entrecroise rapidement des apports très différents – aujourd'hui c'est une pratique normale de l'histoire de l'art, mais l'était moins à cette époque.
Ce livre a 50 ans, il a vieilli, mais ses formules gardent leur percutant. Je me demande ce qu'en penserait quelqu'un n'ayant pas mon petit background d'historienne de l'art, ou quelqu'un pleinement plongé dans la lutte antisexiste. Quant à moi, cette lecture m'a donné envie de ressortir mes vieux livres d'histoire de l'art. Je vous en reparle dès jeudi.
Si vous n’y connaissez rien, je vous encourage à aller faire un petit tour sur la page Wikipedia d’Anastaise.
En 1908, lorsque Suzanne Valadon fait preuve de tant de traits si peu féminins qu'on doit, pour l'excuser, se souvenir qu'elle est fille de maçon, Marie Curie a découvert le radium, Emma Goldmann et Rosa Luxembourg ont couru l'Europe et tenu des meetings (…) ; le monde a changé depuis Vigée-Lebrun et même Berthe Morisot.
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| David, Le Serment des Horaces, 1784, Louvre, image Wikipedia. |
On voit là que les critiques lancées contre Le Serment des Horaces appartiennent à deux espèces : les reproches des cuistres visent aussi bien les arcs et les colonnes, le tranchant des contours, que la crudité des teintes ; mais d'autres, plus fondés, appartiennent à une catégorie de gens qui refusent de toutes leurs forces ce qui annonce leur fin prochaine ; et il est parfois difficile de les distinguer à travers la mauvaise foi du prétexte. (…) Le XVIIIe siècle finissant veut y lire son avenir ; il s'y voit austère, mâle, démesuré, romain, républicain.
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