Melissa Hyde, Making Up the Rococo. François Boucher and His Critics, édité par le Getty Research Institute, 2006.
Je vous ai déjà parlé ici du rococo, mais assez peu de François Boucher, pourtant son principal représentant, à tel point que, quand le mot « rococo » a été inventé au moment de la Révolution, terme péjoratif, il était quasiment synonyme de Boucher ou… de Pompadour. Et oui.
Les femmes auraient mis la main sur les commandes artistiques (est-ce vrai ? Ou Boucher peint-il également pour les hommes et les femmes ?), notamment une, « la Pompadour » – c’est elle, ce sont elles que l’on critique. Elles seraient responsables de la décadence de la grande peinture (les commandes pour les hommes sont-elles si différentes ?). En l'occurrence, on reproche au peintre sa teinte rose, fardée, symbole du maquillage, de la frivolité, de l’artifice et de la fausseté.
Surtout la peinture de Boucher serait trop indifférenciée : les femmes sont bien des femmes, mais les hommes ne tiennent pas assez de leur sexe et la grande mythologie ne se distingue pas assez de la pastorale. En parallèle, au théâtre, le public adore les pièces où les femmes jouent des rôles d’hommes qui se déguisent en femme, avec tous les quiproquos associés (il y a Marivaux, mais vous avez peut-être vu le film Les Amours d’Astrée et Céladon). Pour l’élite culturelle des années 1750, l’ambiguïté, qu’elle soit sociale ou sexuelle, est une valeur recherchée. Mais pour les critiques d’art, c’est absolument insupportable.
Boucher’s pastorals and his history paintings also failed because they eluded clear catagorizations : they, too, closely resembled each other – an ambiguity that also labeled them as feminine. Boucher’s painting can no more be considered essentially feminine than essentially masculine – properly, they ought to be understood as boh and neither.
Analysant finement les compositions de plusieurs peintures, Hyde montre que le peintre, parfaitement capable de représenter un homme bien musculeux quand il en a envie, choisit sciemment de jouer sur les diverses ambiguïtés visuelles, s’adressant à un public de connoisseurs, confondant Jupiter et Diane dans des chairs roses, les plaçant dans les mêmes fourrés que les bergers, jouant avec le pinceau sans s’occuper ni des poètes, ni des critiques, attentif à la seule peinture.
Cette analyse très précise est très stimulante. Évidemment là encore il manque l’examen des dessins et de la matérialité des œuvres de l’incroyable dessinateur que fut Boucher, mais j’apprécie ce travail si fin, d’une œuvre à l’autre. Les peintres s’expriment par la peinture et pour la peinture.
It was critics with investments in the polar opposition of man and woman who anxiously labeled the ambiguities of gender and genre in Boucher’s paintingsas exclusively feminine. It was these critics who critiqued a world that was not so binary in terms of a binary model of gender. For Boucher’s defenders and his public, the status of his works would have been less decided given their playful uncertainties, their graces, which corresponded to social ideals and polite fashions that attenuated differences between the sexes.
Alors certes, c’est un livre que vous ne lirez pas. Et en plus, la plupart d’entre vous ne connaissez pas très bien la peinture de Boucher. Mais regardez ce que l’on peut faire en histoire de l’art ! Il ne s’agit pas seulement d’accrocher de belles œuvres aux murs et de baptiser ça « exposition ». Cette monographie informée des débats sociaux et culturels d’une époque ne se contente pas de dire « telle œuvre a eu du succès critique et telle autre non ». Non, on fait travailler ensemble la peinture d’un artiste (qui lui, n’écrit rien et s’exprime uniquement par le pinceau) et les textes des critiques et on regarde là où ça s’entrechoque.
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