La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 22 septembre 2026

J’ai parlé doucement et le cliquetis de la machine couvrait mes paroles.

 

Jiří Weil, Vivre avec une étoile, parution originale 1949, traduit du tchèque par Xavier Galmiche, édité en France par Denoël/10-18.


Le narrateur s’appelle Josef Roubíček et il vit dans une baraque insalubre presque vide. Il a brûlé ses meubles et s’en trouve d’autant plus libre. Il essaie tant bien que mal de se faire à manger à partir de maigres rations. Il vit dans un monde qui s’est peu à peu rétréci, interdit de faire ceci, interdit de faire cela ; il vit dans un monde intérieur où il s’efforce de rappeler à lui par le souvenir Růžena, une jeune femme, un ancien amour.

Je n’y tenais pas trop, à cette étoile. Elle était jaune, avec une inscription en langue étrangère, en caractères noirs et pointus, ce n’était pas une bonne affaire de l’échanger contre un ticket de sucre. J’avais besoin de sucre pour améliorer le faux café que je me faisais.


Certains mots ne figurent pas dans le livre, et pourtant : juif, nazi, Allemands, Prague, Occupation… Et pourtant il y a « Eux », eux qui aiment la mort, pillent tout ce qu’ils trouvent, rient très fort, tuent les chats à coup de revolver. Il y a les gens, la population dont on ne sait pas grand-chose. Et « nous », ceux qui sont dépouillés de tous leurs biens, doivent partir dans des convois pour « une ville fortifiée » (où l’on reconnaît Thieresienstadt), ceux qui sont à l’affût de toutes les rumeurs…
Roubíček raconte sa vie, sans pathos, jour après jour. Les convocations auxquelles il doit se rendre, mais à pied quand il n’a pas le droit de prendre le tramway, les légumes qu’il cultive, le froid, la faim…

Růžena ne pouvait répondre, elle n’était pas dans la pièce, tout bonnement elle n’était pas avec moi. Je ne savais pas ce qu’elle devenait, je ne l’avais pas vue depuis longtemps. Peut-être qu’elle n’était plus sur terre, peut-être qu’elle n’avait simplement jamais vécu.
C’est au début.

Au début du roman il se plonge fréquemment dans ses souvenirs d’avant, ceux avec Růžena, quand ils se promenaient ensemble, qu’ils se parlaient, qu’ils faisaient des projets…  Růžena avec qui il n’a pas eu le courage de fuir quand c’était encore possible. Est-il lâche ? Au fur et à mesure, le lecteur en vient à se demander si Růžena existe vraiment, si elle n’est pas un subterfuge pour fuir la réalité. 

Mais Roubíček n’est pas lâche. Contraint de fréquenter ses semblables, chaque jour, il est exposé à toutes leurs peurs, leurs atermoiements, leurs résolutions : se cramponner à sa richesse ou tout abandonner, se barricader par les objets, se suicider, se cacher, partir dans le convoi… Exposé à une existence qui est l’absurde même, puisqu’il peut à peine décider de sa vie ou de sa mort, cela vaut-il encore la peine de faire des choix et de trembler d’être tué ? C’est tout son parcours moral et psychologique que le roman raconte aussi, d’une fuite intérieure à une fuite réelle.

R. Briansky, Seul, 1943, Québec MNBAQ

On m’a chassé de partout, je ne peux plus partir nulle part. On veut me prendre cette chambre nue aussi, dans laquelle il pleut, on ne veut même pas que je dorme sur la terre nue ni que je lise, pour la dixième fois au moins les mêmes livres. On va m’expédier vers une terre étrangère et là-bas, peut-être, on me tuera. Je ne crois pas qu’on me permettra de vivre.

Il aurait été confortable d’abandonner la décision à un autre, mais il n’y avait personne, j’étais tout seul entre des murs froids et nus, en train de jeter mes pauvres morceaux de papier dans le poêle. (…) Je ne pouvais demander conseil à personne et je ne pouvais prier personne, parce que c’était maintenant que je devais faire mon choix.

Un petit roman d’une immense poésie, pleine de pudeur, et d’une grande puissance, autant pour sa portée historique que pour ce qu’il raconte de l’individu humain.

La musique occupe une très faible place dans le roman et pourtant L’Hymne à la joie de Beethoven (Neuvième symphonie, avec des paroles de L’Ode à la joie de Schiller) y joue un rôle essentiel dans l’évolution du héros, lui faisant advenir un mot qui lui paraissait interdit : l’espoir.

Je savais que la joie allait venir, je savais qu’elle était là, silencieuse, que maintenant il n’était plus possible de l’anéantir avec des cris et des claquements de fouet.

C’est pourquoi je propose ce livre à l’activité Sing me a song.


Nous avancions au milieu d’un frou-frou de papiers froissés, on nous changeait nos numéros et nous n’avions pas le droit de pleurer, ni d’avoir des convulsions, ni de nous taper la tête contre le mur, nous n’avions même pas le droit de chanter des psaumes ou d’entonner une marche funèbre.

Je ne m’étonnais plus qu’ils ne cherchent pas par quel chemin ils auraient pu s’enfuir. Ils contemplaient un tremblement de erre, ils voyaient leurs maisons détruites et leurs biens dévorés par des incendies, ils regardaient le déluge recouvrir le petit lopin qui leur restait encore, ils étaient hébétés à force d’attendre, ils tremblaient jour après jour à l’idée qu’on allait les convoquer.

Il est difficile de ne pas penser à Kafka pendant la lecture, un autre juif tchèque, du fait de la peinture de cet univers de bureaucratie dépourvu de sens, sans repère ni historique ni chronologique, où l’on remplit des formulaires sans fin et répétitifs, où les gens sont seulement des numéros qui mangent, et où surtout, comme dans Amerika, c’est l’imaginaire du cirque qui s’impose, énorme, monstrueux et angoissant, avec ses dresseurs équipés de fouets et ses imprésarios en uniforme rutilant, ses acteurs interchangeables, son public passif et complice, et puis le nom d’Oklahoma qui apparaît brusquement, mystérieux, lointain et menaçant.

Et maintenant j’ai très envie de lire Mendelssohn est sur le toit.

Bon pour la Rentrée à l’Est de Sacha.




8 commentaires:

  1. C'est le genre de littérature fort sombre qui ne m'attire que peu, mais comme tu le dis, nous avons toujours besoin de joie.

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    1. Ce livre ci n'est pas si sombre, le personnage vit avec une étoile, aussi le souvenir d'un amour, il n'a plus rien, il est libre...

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  2. Encore un livre à lire, assurément. D'ailleurs, il est déjà dans ma pal. Mais comment trouver le temps de répondre à tous ces livres qui nous tendent les pages?

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    1. En plus, après avoir lu celui-ci, j'ai envie de lire un autre titre de l'auteur, donc c'est la cata complète.

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  3. J'en ai un souvenir très fort, qui a été encore ravivé par ma récente lecture (billet le 30) de Hana. Il faudra que je lise Mendelssohn sur le toit moi aussi (une LC pour janvier prochain ?). Merci pour cette participation.

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    1. Une LC... pourquoi pas, j'aime bien avoir un roman et un livre d'histoire ou de témoignage pour alterner les genres. Et puis il y aurait sûrement des volontaires. Je note l'idée et on se reconfirmera la date !

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  4. Décidément, on se suit dans l'exploration de la littérature tchèque car j'ai aussi lu ce livre et mon billet est à venir d'ici quelques jours.^^ C'est vrai que la musique tient peu de place, je n'y aurais pas pensé pour le challenge de Sunalee, mais tu as raison, ce concert était un des moments forts dans la (tragique) vie de Roubíček.

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    1. C'est un auteur qui est vite incontournable si on se penche vers la littérature tchèque !

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