La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 29 octobre 2026

Militer, ici, c'est lutter raisonnablement contre la mort.

 

Robert Antelme, L’Espèce humaine, parution originale 1947, édité chez Gallimard.

Le récit est celui de la Seconde guerre mondiale, de prisonniers politiques français, enfermés à Buchenwald, mais envoyés travailler dans une usine. Antelme raconte la faim qui ronge les entrailles, les poux, le corps qui se dérègle, avec une précision factuelle.

On tremblera toujours de n’être que des tuyaux à soupe, quelque chose qu’on remplit d’eau et qui pisse beaucoup.

Il décrit avec finesse le fonctionnement humain qui régit le lieu : les prisonniers politiques, les prisonniers de droit commun qui se servent de l’abaissement des premiers pour justifier leur traitement à part auprès des SS et qui mangent à leur faim, les civils allemands de l’usine, les SS et leur tête de mort, figures impersonnelles de l’ordre.

Entre la voix et le régime imposé par les SS, il était d’abord impossible de faire le rapprochement. C’était pourtant une même chose. La machine était au point, admirablement montée, et cette voix tranquille, d’une fermeté neutre, c’était la voix de la conscience SS absolument régnante sur le camp.


Il y a aussi tout l’absurde de cette usine qui fabrique des carlingues d’avion défectueuses alors même que le lieu d’assemblage a été détruit depuis longtemps par les bombardements alliés. Certains civils sont conscients de cette inutilité, mais la majorité joue le jeu des prisonniers qu’il faut occuper et mater, du travail qu’il faut continuer, le but réel et caché de cette usine étant de faire mourir les prisonniers à petit feu, de froid et de faim, et de justifier que ces civils et ces SS n’aillent pas au front et soient planqués.
Ce décorticage des hiérarchies du système concentrationnaire constitue une première particularité du texte.

Il traduit les ordres des SS et des kapos. Il ne travaille pas et touche la double gamelle. Bientôt, il sera vorarbeiter, c’est-à-dire qu’il sera chargé, comme il le dit lui-même, de pousser le travail. Le nombre de ses gamelles augmentera encore. (…) Le pain supplémentaire qu’ils bouffent, la margarine, le saucisson, les litres et les litres de soupe, ce sont les nôtres, ils nous sont volés. Les rôles sont distribués ; pour qu’ils vivent et grossissent il faut que les autres travaillent, crèvent de faim, et reçoivent les coups.

Un jour, les bombardements ne sont plus qu’à 40 kilomètres et les prisonniers se disent qu’ils seront libérés le lendemain. Cruel espoir. L’évacuation en tuera la majorité d’entre eux, entre ceux qui sont abattus pour faire avancer plus vite les autres et les treize jours passés dans un train presque sans eau ni nourriture. On est sidéré de lire qu’alors que certains soldats de l’armée allemande décident de s’arrêter, de se débarrasser de leurs épaulettes et de poser les armes pour attendre les alliés, les SS tuent les fuyards et parviennent à réquisitionner des moyens de transport pour amener leur précieuse marchandise – des prisonniers morts de faim – jusqu’à Dachau où tout le monde est bien soulagé d’arriver. Cette longue course de mort constitue un récit particulièrement marquant – je l’ai lu le souffle coupé.

Les Alliés ne sont pas loin, disent les cheminots tchèques. Mais la guerre ne finit toujours pas. L’Allemagne est un abîme. La panique vient. Quelquefois, je pense que la guerre ne finira pas pour nous vivants. (…) L’État-major allié doit estimer que la situation évolue très favorablement. Les nôtres, là-bas, nos otages, tournent le bouton de la radio et regardent les cartes.

Même après la libération, on le sait, les morts continuent. On continue à s’entasser dans des baraques, à 4 ou 5 sur une planche de bois, même si les hommes parviennent à réclamer d’être nourris au chaud et non plus dehors.

Nous avions droit au sommeil. Les SS l’acceptent, c’est-à-dire que pendant quelques heures, ils consentent à ne plus être nos SS. S’ils veulent encore avoir demain de la matière à SS, il faut que nous dormions. Ils ne peuvent pas échapper à cette nécessité.

Le titre ? Le propos d’Antelme est de montrer que plus le système nazi s’efforce de nier l’humanité des prisonniers, plus il contribue à l’affirmer, puisqu’évidemment il ne déploie pas tout son attirail mortifère contre les lapins et les papillons. Même couvert de poux et se vidant de la dysenterie, même les cuisses violettes raides comme des bouts de bois, ils resteront d’irréductibles êtres humains. L’acte élémentaire de résistance sera de survivre.

Mais l’expérience de celui qui mange les épluchures est une des situations ultimes de résistance. (…) Tout y est : d’abord le mépris de la part de celui qui le contraint à cet état et fait tout pour l’entretenir (…). D’autre part, la revendication – dans l’acharnement à manger pour vivre – des valeurs les plus hautes. Luttant pour vivre, il lutte pour justifier toutes les valeurs, y compris celles dont son oppresseur, en les falsifiant d’ailleurs, tente de se réserver la jouissance exclusive.

Il y a aussi le souvenir de M… et de D…, qui est convoqué le plus rarement possible, comme trop douloureux et trop lointain et inatteignable, avec la conscience qu’il ne sera jamais possible de raconter, de faire comprendre.

E. Bergmann, Carnet de chansons illustré, 1943 camp de Sachsenhausen 


Je suis allé pisser. Il faisait encore nuit. D’autres à côté de moi pissaient aussi ; on ne se parlait pas. Derrière la pissotière il y avait la fosse des chiottes avec un petit mur sur lequel d’autres types étaient assis, le pantalon baissé. Un petit toit recouvrait la fosse, pas la pissotière. Derrière nous, des bruits de galoches, des toux, c’en était d’autres qui arrivaient.
C’est le début.

Les poings fermés, je ne serre que du vide, je sens les os de mes mains. Je ferme les mâchoires, rien que des os encore, rien à broyer, rien de mou, pas la moindre pellicule à placer entre elles. Je mâche, je mâche, mais soi, ça ne se mâche pas. (…) Je ne peux pas créer quelque chose qui se mange. C’est cela l’impuissance. (...) Sans rien faire, le corps déploie une prodigieuse activité rien qu’à s’user. Je sens que cela dégringole de moi, je ne peux pas m’arrêter, ma chair disparaît, je change d’enveloppe, mon corps m’échappe.

Dachau a duré douze ans. Quand j’étais au collège, ce block où nous sommes existait, le barbelé électrifié aussi. Pour la première fois depuis 1933, des soldats sont entrés ici, qui ne veulent pas le mal. Ils donnent des cigarettes et du chocolat.

Antelme fait partie de ces gens qui ont à la fois collaboré au régime de Pétain et aidé la Résistance ; c’est pour la seconde activité qu’il a été arrêté et déporté.


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