La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 4 juin 2020

À moins que tout ceci ne fut que le fruit de mon imagination. Je ne saurais le dire.

Georges Bess, Dracula, d’après Bram Stoker, paru en 2019 chez Glénat.

Une adaptation du célèbre roman, au graphisme spectaculaire ! Vous avez peut-être vu ces grandes planches noires et blanches, au dessin élégant, un peu chargé, aux représentations oniriques et effrayantes à la fois – disons le mot, gothiques.
C'est le début et ça envoie.
C’est plutôt réussi, même si j’ai eu un peu de mal à démarrer (mais je crois que c’est un travers personnel, j’ai toujours du mal à démarrer). J’ai eu l’impression que la BD pâtissait un peu du fait que, bien sûr, le lecteur connaît Dracula et les vampires. Stoker est parvenu à créer, quasiment de toutes pièces, un mythe et nous ne bénéficions plus de l’impression de nouveauté. Ceci dit, le roman, du fait de sa longueur et de la puissance de ses descriptions, conserve à la lecture quelque chose de frappant, ce qui est moins le cas de cette adaptation, à mon sens. Bess n’y peut pas grand-chose. Il a choisi d’être assez fidèle à la trame du roman. Toutefois, les passages théorico-philosophico-mystiques sont délaissés au profit de l’action (on le comprend), mais je me demande si cet arrière-fond n’est pas pour quelque chose dans le climat très particulier du roman. Un roman pleinement victorien, avec tous les délires sur le sang et le sexe et l’hostie (victorien, mais catholique) et la race. Et j’ai un peu regretté à la fin de ne pas voir Mina dans son cercle, avec ses yeux brillants, entourée par les loups. Et la disparition des succubes est traitée un peu légèrement… Bon, la fin est trop rapide ! En fait, je trouve que la BD est très réussie, sans être forcément fidèle à l’esprit du roman (ce n’est pas une tare !). Les aspects les plus dérangeants/agaçants/pénibles du roman sont édulcorés et on obtient un ensemble plus cohérent, mais moins étrange.
Et les dessins ? Même partage de mon impression. Ils sont très beaux. Un dessin très précis et fouillé. Le contraste du noir et du blanc est particulièrement bien traité et donne un résultat frappant et même spectaculaire. Certains moments du récit sont très bien servis, comme la grande cavalcade finale, ou le cimetière marin d’ouverture. Mais… peut-être un peu trop gothiques et élégants pour une histoire victorienne et sordide et foncièrement sale. Pour tout dire, un peu trop esthétique pour le Dracula d’origine. Lili parle à juste titre du souffle du comics à propos du dessin.
J’avoue n’avoir pas pu m’empêcher d’opérer ce rapprochement avec le roman, plus ou moins fondé, car l’album fonctionne très bien de manière autonome.
Bess a réussi à s’approprier l’œuvre et le mythe. Ses planches laissent tout sa place à l’imaginaire, ce sont de véritables créations originales.





lundi 17 février 2020

Peut-être que chaque comédien le devient mû par le désir d’avoir un jour une histoire à raconter.

Joseph O’Connor, Le Bal des ombres, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, parution originale 2019, édité en France par Rivages.

Tout se passe au Lyceum, un théâtre, une ruine magnifique, aux planchers troués, rutilants d’or et de lumière. Bram Stoker, l’administrateur un peu falot et timide, qui se pique d’écrire, mais dont personne n’apprécie les livres (ces histoires de fantômes sont d’un glauque), en amour haine passion pour Henry Irving, acteur extraordinaire, diva absolue, ingérable, homme et femme à la fois, le premier comédien à avoir été ennobli par la reine. Et Ellen Terry, la plus célèbre actrice du temps, mère et maîtresse réelle/fantasmée, marraine. Entre ces trois-là, beaucoup de choses ne sont pas dites et laissent le lecteur dans l’incertitude et c’est plutôt bien.

Ils reviennent à leur assiette, soutien de tant de couples, dans la santé ou dans la maladie : les longues cuillerées d’une Soupe de Silence.

Et puis il y a le quatrième personnage, absent et omniprésent : Dracula. Stoker est habité par cette créature cruelle, comme la ville impériale est hantée par Jack l’Éventreur. Des deux monstres, quel est le plus réel ? O’Connor multiplie les clins d’œil : Jonathan Harker est peintre de décor, les acteurs mangent de l’ail, une caisse de terre traîne au grenier… comme si cette ombre-là avait contaminé le monde entier. Là encore, Dracula n’apparaît pas explicitement, et  c’est très bien.
(j’ai bien aimé la lettre adressée à Stoker par Dracula pour se plaindre de son traitement dans le roman, c’est très drôle)

Peut-être que je vais me retrouver comme le gars dans ce bon vieux navet que tu as commis. Le mort-vivant, mes chéris. Ce cher Dracucu. Qui se pavane à Piccadilly en plongeant ses crocs dans la chair fraîche.

Quand même un bémol. Le récit soi-disant fragmenté ne l’est pas tant que cela à mon goût. Rien d’ébouriffant sur ce point, même si la variété des tons et des points de vue est bienvenue. J’ai eu du mal à démarrer. Je trouve que le roman ou l’écriture manquent de concret. Le roman rend très bien les ombres, les rêves, les cauchemars, les désirs enfouis, les dégoûts, mais il me semble qu’il aurait gagné à être soutenu par un peu plus de réel. Qu’il s’agisse des personnages ou des lieux, nous sommes dans un décor et tout est un peu trop évanescent – un paradoxe pour des lieux et personnes qui ont bien existé !
T. Roussel, Femme lisant, 1886 Tate Britain.

Le public eut un mouvement de recul, et il reprit son monologue, insistant pour se faire entendre, se moquant de leur révulsion, parce que en réalité elle était essentielle, elle faisait partie du spectacle, et sans cette réaction, cette pièce sur le mal n’avait aucun sens.
« Voici l’heure propice aux sorcelleries nocturnes, où les cimetières BÂILLENT » – il ouvrit toute grande la bouche et laissa échapper un grondement – « où L’ENFER LUI-MÊME souffle la contagion sur le monde ! » Il se mit à trembler, porta la main à sa gorge, à croire qu’il allait vomir. « Maintenant je pourrais boire du sang tout chaud et me livrer à ces actes amers » – il éructa les mots terribles – « que LE JOUR TREMBLERAAAIIIIT DE REGARDER. »

Cependant, j’ai aimé le panorama de Londres et de cette fin de période victorienne. Cette société corsetée a horreur des pauvres et des théâtres, mais l’alcool y coule à flots. Il y a l’Irlande et l’Angleterre, les protestants et les catholiques et les relations entre les hommes et les femmes. Je trouve que le roman rend très bien la façon dont la vie publique (empire, famille royale, honneurs et bonne mœurs) étouffe les rêves refoulés des êtres humains, sans pouvoir les empêcher de suinter de partout. La figure d’Oscar Wilde traverse le livre avec sa grande cape comme un spectre, un coup de vent, suscitant autour de lui désir, dégoût et angoisse. C'est très réussi.
C’est un hymne au théâtre. C’est absurde et drôle, un hommage émouvant et grotesque à des géants de la culture britannique (c'est bon ? Tout le monde a lu Dracula ?).

Trois heures du matin. Le Londres comme-il-faut est au lit.
C’est l’heure où les statues commencent à grincer, animées de mouvements convulsifs, et descendent de leurs piédestaux recouverts de lichen dans des nuages de poussière de rouille.
Un lord lieutenant de bronze, masque mortuaire en guise de visage. Un vicomte de marbre craquelé aux terrifiants yeux blancs. Un général sur son cheval, gâté par le temps, les fientes de goélands, au galop dans Hyde Park, pour noyer des bébés dans le lac Serpentine, qui filtre à travers les cauchemars de la ville.

Merci Rivages et Babelio pour la lecture !


lundi 17 décembre 2018

C’est une très bonne histoire, rien de plus !

Anne Perry, Le Spectacle de Noël, traduit de l’anglais par Pascale Haas, parution originale 2011, édité en France chez 10/18.

C’est Noël. Une neige épaisse recouvre la campagne anglaise et bloque toutes les communications. Une troupe de théâtre est hébergée chez une riche famille et répète une pièce adaptée d’un roman sorti à peine un an plus tôt : Dracula de Bram Stoker. Quand soudain C’EST LE DRAMEun invité mystérieux sonne à la porte.
Vous y êtes ? Entre Halloween et Noël, une petite histoire avec de la neige, des cheminées brûlantes, des vampires et des tensions sociales. Ce roman sans prétention, à l’écriture plate comme la mort et au dénouement tenant en 5 pages, se lit avec grand plaisir, quand on est bien fatigué et au chaud sous sa couette. 

- Vous êtes trop littérale, madame, dit Singer en secouant imperceptiblement la tête. Toute cette histoire relève du… fantastique.
- Pas du tout, insista Caroline. Elle sort des ténèbres des cauchemars que nous portons en nous. Aussi se doit-elle d’avoir de la consistance, sans quoi elle perd sa dimension effrayante.

J’ai trouvé habile de se servir du succès de Stoker pour raconter une pièce de théâtre et un roman policier. Comme souvent chez Perry, l’intérêt se place d’abord sur les personnages féminins. Ce sont elles qui importent ! L’héroïne (qui a un lien de famille avec ses autres héros récurrents) observe tout autour d’elle et enquête, la maîtresse de maison va se rebeller contre une belle-mère morte, une jeune femme souhaite écrire des pièces de théâtre, une autre va jouer son va-tout et trouver un mari. À côté les hommes sont plutôt désemparés, embourbés dans leur rôle social, ils ont du mal à se dépatouiller de leurs émotions – quand on domine, on se croit libre.
Bref, c’était bien agréable.

- Il est le mal incarné ! contra vivement Douglas. C’est la raison même pour laquelle il nous horrifie ! Car il s’agit bien de cela, n’est-ce pas ?
- Non, Mr. Paterson, répondit Ballin d’une voix caressante. La plupart du temps, le mal tire son pouvoir du fait que nous sommes impuissants à le reconnaître. Il n’est pas repoussant du tout. Il n’attaque pas, il séduit.
Caroline réprima un frisson, comme si une main glacée venait de l’effleurer.

Harris, Neige II, 1915, musée d'Ottawa

mercredi 5 juillet 2017

J’eux l’impression très nette de quitter l’Occident pour entrer dans le monde oriental.

Bram Stoker, Dracula, traduit de l’anglais par Lucienne Molitor, parution originale 1897.

Relecture pour le plaisir.
Le premier narrateur, Jonathan, est un jeune homme de loi anglais envoyé quelque part en Transylvanie chez un certain comte Dracula qui souhaite acquérir une maison en Angleterre. Les événements étranges et inquiétants se succèdent jusqu’à ce que son journal s’interrompe brutalement. Suite du récit en Angleterre avec Mina, sa fiancée, et Lucy, une amie, et le docteur Steward. Les témoignages se croisent un certain temps avant que l’on comprenne qu’il se passe quelque chose de particulièrement atroce.
Quelle bonne lecture ! Et quelle lecture sentant bon son époque !

Mais d’où vient donc le plaisir ? D’abord, paradoxalement, du fait que le lecteur en sait plus que les personnages. Voici en effet un roman affublé du syndrome Dr Jekill et Mr Hyde : même sans l’avoir lu, le lecteur sait tout et voit les erreurs des héros (« Mais non ! Faut pas faire ça ! Ah la la, les imbéciles ! »). Et puis, parce que le récit de Stoker est plein et entier. Dracula n’a rien de séduisant, on y risque vraiment son âme, les scènes de cimetière font vraiment peur, la nature ou le moindre animal familier devient une menace. Rien de tiédasse là-dedans.
Une réussite particulière pour le dispositif narratif, qui est quand même la vraie originalité du roman. Nous avons en effet une multitude de narrateurs qui tiennent leur journal sous diverses formes. Nous passons sans cesse de l’un à l’autre, de façon à ce que les points de vue se croisent, mais que le lecteur ait toujours un coup d’avance sur le groupe. Il y a surtout un entrecroisement subtil de dates et de coïncidences curieuses… En réalité, nous lisons le dossier Dracula constitué par toute une masse de papiers. Mais nous n’aurons jamais le point de vue de Dracula, qui est donc toujours décrit par des personnes extérieures, ce qui contribue à son mystère et à ce sentiment d’ubiquité, de puissance, qui se dégage de lui.

Sur ses traits était peinte une volupté à la fois émouvante et repoussante et, tandis qu’elle courbait le cou, elle se pourléchait réellement les babines comme un animal, à tel point que je pus voir à la clarté de la lune la salive scintiller sur les lèvres couleur de rubis et sur la langue rouge qui se promenait sur les dents blanches et pointues.

Couverture d'une édition anglaise de 1901. Wikipedia.
Et que c’est victorien ! À point tel que l’on ne sait pas par où commencer. Tout d’abord, les femmes. Mina a des ambitions professionnelles, prend des initiatives et démontre à plusieurs reprises son intelligence. Toutefois, les héros masculins tiennent absolument à la protéger de toutes ces horreurs en lui cachant leurs faits et gestes (de même que Lucy n’est pas mise au courant du danger qui rôde). Cela conduit à de nombreuses catastrophes dans le récit. Par ailleurs, les femmes vampires apparaissent étrangement sensuelles aux yeux des hommes qui semblent découvrir brutalement que leurs doux anges d’épouses et de fiancées possèdent peut-être aussi une autre face (#PointFantasmes).
Et les étrangers ? Ah ! entre l’Américain énergique et le Roumain superstitieux, les Tziganes et les Slovaques, difficile de ne pas comprendre que le vampire n’est pas de chez nous et qu’il vient corrompre Londres, autant dire la civilisation-même. De nombreuses scènes de transfusion sanguine (avec un léger souci scientifique) permettent ainsi de délirer totalement sur l’apport du sang viril dans les veines d’une jeune femme éthérée.
Ajoutons-y une belle hiérarchie des classes sociales. Et du catholicisme bien tourné.
Étrangement, je pense que ces défauts apparents expliquent la réussite du roman. Dracula n’est pas un vague méchant. C’est une incarnation du Mal, un double maléfique de la société anglaise, incarnation de ses croyances, de ses non-dits, de ses peurs… Le vampire, inquiétant et mystérieux, se situe aux confins du bon vieux surnaturel et de l’abîme ouvert par la psychanalyse. Il est inséparable de la civilisation victorienne.
Avec tout ça, la langue est quand même chargée et le lecteur, malgré tout son enthousiasme, sature un peu des tirades sur le courage et la grandeur d’âme.

Bientôt, nous fûmes entre deux rangées d’arbres qui, à certains endroits, formaient réellement une voûte au-dessus du chemin, si bien que nous avions l’impression de traverser un tunnel. Et, de nouveau, de part et d’autre, de grands rochers nous gardaient, sans rien perdre cependant de leur air menaçant. Abrités de la sorte, nous entendions toutefois le vent siffler et gémir entre ces rochers, et les branches des arbres d’agiter violemment.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.