La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 6 août 2011

Reconnaissons encore de bonne foi qu’il y a des points inexplicables dans les histoires.

Cardinal de Retz, La Fronde, extraits des Mémoires (1e éd. 1717), Paris, édition 10/18, 1962.
Un livre bien curieux.

Tout d’abord un rappel historique :
La Fronde se déroule pendant la minorité de Louis XIV, sous la régence d’Anne d’Autriche, et en pleine guerre avec l’Espagne. En gros, c’est une période de grand mécontentement populaire (beaucoup d’impôts et de pauvreté), de montée en puissance de la monarchie absolue alors que les Grands vivent mal cette exclusion du pouvoir et que l’État est affaibli par la Régence sachant que Mazarin est détesté et que certains ne manquent pas d’ambition, comme Paul de Gondi, cardinal de Retz (1613-1679), qui se verrait bien dans le conseil du roi. La Fronde dure plusieurs années et oppose le Roi, plusieurs Parlements, notamment celui de Paris, qui défend bec et ongles ses privilèges, plusieurs membres de la famille royale, notamment le Grand Condé. Ce sera un fiasco.
Retz est, au moment des événements, le très populaire archevêque de Paris et n’a pas encore son « chapeau » (de cardinal). Il écrit ses Mémoires à la fin de sa vie, réduit à peu de choses, mais le texte ne paraît que plusieurs années après, en 1717. Louis XIV est mort, c’est une nouvelle Régence, on n’en peut plus du pouvoir absolu et c’est un grand succès de librairie.

Ce livre ne doit pas se lire pour en apprendre plus sur les événements. Le cardinal n’a pas le souci pédagogique. Les noms propres se multiplient avec leur rang à la cour ou leur fonction au Parlement et c’est un peu incompréhensible. En dehors de Mazarin, de la Reine, de Condé ou du président Molé, on ne connaît plus grand monde. En plus, je l’ai lu en édition raccourcie d’un tiers, ce qui explique aussi que la trame des événements m’ait un peu échappé.

Et pourtant, une vraie fascination se dégage de ce livre. Il faut dire que si on trouvait la moitié de ce qui y est raconté dans un roman du XIXe siècle ou dans un film d’aujourd’hui, on trouverait cela hautement invraisemblable. Retz tente d’abord d’éviter la carrière ecclésiastique qui ne le tente guère en multipliant les duels et les aventures galantes. Cela échouant, il s’y lance sérieusement. Son goût de l’intrigue, son envie de quelque coup d’éclat le fait se jeter dans la Fronde. Les rues de Paris sont truffées d’hommes en armes, les représentants de chaque parti n’ont aucune peine à trouver dix, vingt, cinquante gaillards pour être escorté, pour les poster dans les rues, aux points stratégiques, avec des mots de passe. Il faut imaginer la ville pleine de ces petites armées faisant le coup de main. Retz explique comment il manque d’être assassiné entre deux portes, comment il échappe à l’enlèvement en se glissant dans le carrosse d’un autre, comment le lendemain il bénit tout le monde lors des processions du Saint-Sacrement. La Grande Mademoiselle prend la Bastille, Turenne et Condé se font la guerre dans tout le royame et les Grands s'échangent des insultes polies. La Fronde échoue, Retz est arrêté, soigne des pigeons et des lapins dans sa prison à Vincennes, se sauve par la fenêtre, se rend à Rome, participe à l’élection du pape, finit quand même par être ruiné et exilé. 

Il n’y a rien de si grande conséquence dans les peuples que de leur faire paraître, même quand on l’attaque, que l’on ne songe qu’à se défendre. Nous exécutâmes notre projet en ne posant que des manteaux noirs sans armes, c’est-à-dire des bourgeois considérables, dans les lieux où nous avions appris que l’on se disposait de mettre des gens de guerre, parce que ainsi l’on se pouvait assurer que l’on ne prendrait les armes que quand on l’ordonnerait. Miron s’acquitta si sagement et si heureusement de cette commission, qu’il y eut plus de quatre cents gros bourgeois assemblés par pelotons, avec aussi peu de bruit et aussi peu d’émotion qu’il y en eût pu avoir si les novices des chartreux y fussent venus pour y faire leur méditation.

C’est l’histoire d’un échec mais Retz décortique avec soin les caractères et psychologies de chaque protagoniste, les sources de leurs hésitations, de leurs peurs. C’est également un expert d’analyse des mouvements de la foule et du peuple de Paris. Aucune remise en cause ou regret – à se demander comment il a échoué ? Le récit est rapide et précis, et les événements s'enchaînent comme dans un bon feuilleton, servis par  une écriture efficace, avec quelques préciosités.
Voilà, tout n'est pas compréhensible mais on ne peut qu'être fasciné par la personnalité du narrateur (un livre d'aventures écrit par le méchant lui-même !) et par la qualité de la narration, un modèle pour bien des romanciers.

Rousselet, Le Cardinal de Retz, coadjuteur de l'Archevêque de Paris, gravure du XVIIe siècle conservée au château de Versailles, image RMN et Vincent, Le Président Molé retournant au Palais Royal durant la Fronde et affrontant les factieux, esquisse, image Wikipedia.


9 commentaires:

  1. Ton billet est très intéressant. J'aime beaucoup lire ce genre de livres. J'aime Saint-Simon,par exemple mais les Mémoires de ce Cardinal me tentent bien aussi. Quelle vie mouvementée!

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  2. Oui, ce sont des livres curieux, parce qu'on ne comprend pas tout, loin de là, et pourtant on apprend beaucoup sur une époque.

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  3. je connais bien cette époque (une fois n'est pas coutume !) et je note... J'ai lu tous tes billets (tard le soir) sur la Finlande, ils m'ont passionnée (Je t'envoie un mail dès que la pression retombe chez moi...)Je ne t'oublie pas même si...

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  4. Il est des Mémoires qui se lisent comme des romans. J'aime bien le cardinal de Retz et sa vie fascinante. Je garde un souvenir agréable de ces Mémoires.

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  5. Marie : je n'ai pas l'habitude des mémoires mais je vais faire comme Mango et me tourner vers Saint-Simon sans doute.
    Asphodèle : merci pour ton mot. Je sais que tu as de quoi être occupée, et tu ne t'es pas facilité les choses avec ton challenge !

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  6. " Un livre d'aventures écrit par le méchant lui-même " , ha, j'aime bien la formule ! Lecture très tentante, il faudrait une seconde vie !

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  7. Mais c'est vrai, il justifie ses choix, montre combien il a eu raison, comment il a été gentil, respectueux, intelligent, innocent... c'est de la faute des autres tout ça !

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  8. J'aime beaucoup cette période et surtout les portraits si contradictoires du cardianal (seul extrait que je connaisse). J'espère pouvoir avoir le temps le lire en entier... surtout au vu de tes remarques... (Je pense que pour moi, le livre sera aussi informatif!)

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  9. Oui les portraits sont très réussis, très ambigus. On ne connaît jamais l'opinion véritable de Retz, s'il loue ou dénigre, en pesant soigneusement les qualités et les défauts des uns et des autres selon les circonstances (et les revers d'alliances).
    Pour le côté informatif, je ne sais pas, cela reste très compliqué !

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