La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 14 août 2012

Si les harengs portaient des noms, plus personne ne mangerait des rollmops.


Arno Schmidt, Vaches en demi-deuil. 10 récits champêtres. Traduit de l’allemand par Claude Riehl, 1e éd. 1964, Auch, Tristram, 2000.

Un nouvel ouvrage d’Arno Schmidt qui m’embarrasse un peu pour vous en parler : celui-ci, je ne l’ai lu qu’une fois et il est particulièrement difficile. Alors que ma découverte de Cœur de pierre avait été lumineuse et étonnée, l’approche de ce recueil a été plus lente. C’est un livre qui doit se relire, avec patience.
Ces récits mettent en scène un narrateur, ombre de Schmidt, en vagabondage dans la campagne et la langue allemandes. Jeune intellectuel urbain en excursion, réfugié dans un logement bon marché dans la forêt, faisant la nique aux paysans du coin, vieux garçon ou accompagné de son épouse, mais souvent au clair de lune. Les narrateurs ressemblent à celui d’On a marché sur la lande : on vadrouille, on discourt sur tout et n’importe quoi, on essaye d’éblouir sa compagne.

Je fis une oreille théâtrale : ? – « Entends-tu ? L’eau menue ? ». Lui mis aussi mes mains seccourables (encore ces 2 "c " !) derrière ses conques auriculaires poilues. (Sa bouche devant s’ouvrit ; par le moyen de ce dispositif il l’entendait apparemment.) Hocha léger ; superficiellement "captivé", (ou alors désorienté seulement, comme le sont les citadins qui après le 100e arbre n’en distinguent plus aucun ? Car tout est possible avec ces asphaltards.)

La promenade est aussi dans la langue allemande (enfin, je suppose), tout est prétexte à dérapage, chemin de traverse. Ellipse, allusion, jeu de mots, saut dans la langue, qui trahissent les obsessions sexuelles des personnages (ah « le vibreur rotulé à courant continu »). Les hommes se jaugent, cachent leur réserve d’alcool, les femmes les manipulent et se moquent.

Une vache en demi-deuil. Noire et blanche quoi !
image Wikipedia.
Schmidt se moque des intellectuels désargentés, verbeux, lorgnant vers la chair, plus ou moins piteux. Mais aussi des paysans, ignorants, pour lesquels il ressent une affection simple (multiples considérations sur les besoins naturels en forêt) : "Cette espèce d’imbécillité qui s’appelle « ruse de paysan »." Il est plus virulent envers les hommes politiques allemands et la Guerre froide propice au réarmement du pays.
Il y a également des considérations intéressantes et délirantes sur la traduction – où l’on apprend que Schmidt a traduit Wilkie Collins en allemand !

Alors que "L’Aubergiste" apparaissait dans l’encadrement de sa porte (comme seul on peut apparaître dans une porte qui vous appartient) : la remplissant d’une manière offensante ; sur la tête massive la casquette ; à la main un trousseau de clés (surdimensionnées) ; propriétaire foncier considérabilissime.

Ce qui n'empêche des évocations poétiques de la nature : 

Le ciel semblait tendre peu à po sa capote ; (à peine si le chêneau puceau coquetta encore un peu avec sa chemise de nuit ; il fallait déjà tendre l’oreille longuement ; et avant, froufroufrissonner en sympathie avec lui.)

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