La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 3 août 2013

Qu’il ne reste de Médée qu’une grande tache noire sur cette herbe et qu’un conte pour faire peur aux enfants de Corinthe le soir.


Jean Anouilh, Médée, jouée et publiée en 1948.
J’ai lu par curiosité cette version du mythe par Anouilh. Mais, comme pour Antigone, je ne suis pas convaincue.
Ici, Médée vit dans une roulotte avec une vieille nourrice et ses enfants, aux portes d’une ville où Jason célèbre ses nouvelles noces. Créon apparaît en gardien de l’ordre, mais pas de Créuse sur scène. Quant à la fin : Médée poignarde ses enfants et met le feu à sa roulotte. Pas char ni de dragons ici, ni d’appareil mythologique.

Il y a un vrai contraste avec les tragédies antiques dans le fait qu’il n’y a plus ni dieux ni destin. Jason et Médée sont un couple d’aventuriers, fuyant un pays, réfugiés dans un autre, un vieux couple, dont l’amour a existé et n’est plus. Les personnages sont plus petits. Ne plus être sous le regard du destin, c’est redevenir simple être humain. Le tragique fait place au pathétique. J’ai aussi eu l’impression que la barbarie de Médée avait changé : non grecque, exilée chez Euripide, magicienne incontrôlable et infréquentable chez Corneille, elle est ici d’une sauvagerie plus familière : du côté de la nuit et des bêtes, comme une sorcière du Moyen Âge chrétien. Jason en revanche en gagne, il apparaît moins lâche, moins violent, plus humain, et plus touchant dans ses émotions contradictoires. J’ai eu le sentiment que les personnages étaient trop petits pour porter le mythe et qu’ils y renonçaient, à l’exception de Médée, sourde à tout, qui s’efforce d’être à la hauteur de son destin.
J’aime beaucoup la fin : les petites tragédies humaines sont ponctuelles et ne modifent pas l’ordre quotidien des choses. Les personnages hors normes se détruisent, restent les personnages secondaires, incarnant la permanence du monde.
  
Médée
Si nous ne veillons que des choses mortes, pourquoi avons-nous si mal, tous les deux, Jason ?
Jason
Parce que toutes les choses sont dures à naître dans ce monde et dures à mourir aussi.


Sara Bernhardt dans le rôle de Médée dans la version de Catulle Mendès, image BNF.



9 commentaires:

  1. Je crois que je préfère définitivement la version d'Euripide, ou l'analyse de C. Wolf sur le personnage
    Bonne journée!

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  2. Pour le moment, celle d'Euripide est aussi ma préférée. Et je lis celle de Wolf en août, on verra bien.

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  3. Tu es incollable sur Médée dis donc !!! Et nous avec !!! Un beau billet !!!! :)

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  4. C'est un défi très intéressant en effet. Et en plus, il se fait facilement parce que les pièces de théâtre sont vite lues.

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  5. Mais les personnages mythiques le sont parce qu'ils sont humains et petits! Il y a encore des mères (ou des pères) qui bouffent leurs enfants même de nos jours, au sens propre et comme au sens figuré. Non? Cela me fait penser à Angelica Lidell quand elle parle de sa mère (Todo el cielo.. : Festival in d'avignon 2013)

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  6. Ah mais je sais bien que les héros sont humains mais d'abord ils y sont plus ou moins selon les versions. Et puis ce n'est pas pareil :
    - Euripide ne connaît pas la morale chrétienne mais sait que le destin existe.
    - Corneille fait une tragédie, donc il lui faut des douleurs héroïques et plus grandes qu'ordinaire
    - Anouilh écrit après la guerre. Sa pièce est de son temps mais son personnage de Médée vient d'un autre temps en revanche.

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  7. je pense lire Wolf ou Gaudé, si possible avant la fin de l'année...
    parce que pour l'instant, pas encore lu pour le pari Hellène...
    bonne soirée

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  8. Intéressant ton billet sur Médée, je ne connais pas ce mythe malheureusement. ça viendra. J'ai lu par ailleurs Antigone et moi non plus je n'ai pas été convaincue. Mais je vais peut-être le relire ce soir, histoire de me le remettre en tête. Merci pour cette découverte.

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  9. Mazel : normalement je lis le Médée de Wolf cet été, si le programme de lecture est maintenu !
    Missy : je préfère les versions antiques... indécrottable !

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