La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 21 août 2014

La vérité des hommes est un clou auquel tout le monde accroche son chapeau…

Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, traduit du russe par Sophie Benech, publication originale 2013.

Le livre indispensable sur la Russie, tout simplement !
Svetlana Alexievitch a recueilli des témoignages de Russes (ou de ressortissants de la CEI) de diverses générations et milieux sociaux. Elle ne leur a pas demandé de parler de leur vision de la Russie, mais de raconter leur vie, leur enfance, leurs amours. La Russie est là. À moins que ce ne soit l’URSS.

Ça fait rien si je vous parle de moi, si je vous raconte ma vie ? On a tous eu la même vie. Seulement, faudrait pas qu’on m’arrête à cause de cette conversation. Y a encore un pouvoir soviétique, ou c’est complètement fini ?

500 pages de témoignages, on peut s’y immerger complètement ou les lire doucement, car ce n’est pas facile. Ceux qui sont nés dans les années 20, qui ont libéré l’Europe, connu les camps et n’ont plus rien en commun avec leurs petits-enfants. Ceux qui sont nés dans les années 60 et ont tant attendu la perestroïka, qui ont suivi, tout excités les débats à la radio, sont allés contre les tanks avec Elstine en 1991 et qui ont tout perdu. Ceux qui sont nés plus tard et ont vécu le capitalisme comme une période folle, échangeant des téléviseurs contre des sous-vêtements, contre des épilateurs pour parvenir à récupérer un peu de nourriture. Ceux qui regrettent le communisme, ceux qui voulaient un socialisme plus humain, ceux qui hésitent, les plus nombreux. Tous, des soviétiques.
 
Sur la route à Saint-Pétersbourg. M&M
On en apprend sur la période soviétique bien sûr et le mode de vie quotidien de l’époque. On en apprend surtout beaucoup sur la façon dont a chuté l’URSS et sur la façon dont l’ont vécu les gens normaux sans exaltation fracassante sur la liberté : les magasins vides, plus de travail, plus d’argent, la mafia, les guerres civiles dans les anciens satellites, l’espoir et la déception, les magasins vides, puis l'irruption de gadgets en plastique de toutes les couleurs.
 Le ton se fait plus grave quand il est question des jeunes hommes d’aujourd’hui, de ceux qui sont revenus d’Afghanistan et de Tchétchénie et qui sont presque fous. La vodka, la vodka, la vodka et ses ravages, encore.

C’est toute une civilisation qui a été flanquée à la poubelle…

Le récit de ces événements permet de comprendre la réticence des Russes devant les révolutions obtenues à coup de manifestations populaires dans les pays arabes ou en Ukraine, le rapport compliqué au pouvoir et à l’empire, à Poutine, aux hommes forts, au peuple.
Le livre n’exprime pas aucun jugement en laissant la parole libre. On n’entend presque pas la voix de l’auteur, celle qui compte est celle des anciens de l’URSS.
Il n’est pas question non plus de nostalgie pour un régime disparu, personne ne nie les horreurs des camps, au contraire. Mais certains les justifient, car le pays avait alors un destin et comptait dans le monde. Les Russes ont le sentiment d’avoir été bradés.

L’homo sovieticus est une espèce en voie de disparition, incomprise des autres êtres humains. Mais entre soviétiques, on se comprend.
 
La grandeur soviétique. M&M
Le mot le plus fréquent dans le livre est peut-être « saucisson ». Le monde entier tourne autour du prix du saucisson, produit préféré de bien des Russes. Et il est question des conversations dans les cuisines, le lieu où l’on se rassemble pour discuter et échanger, le lieu où se mêle vie intime et réflexion politique.

Je suis un pauvre ringard de Soviet, hein ? Mes parents sont des ringards, et mes grands-parents aussi. Mon grand-père ringard est mort devant Moscou en 1941… Et ma grand-mère ringarde était chez les partisans. Mais il faut bien que messieurs les libéraux méritent leur pâtée ! Ils voudraient que l’on considère notre passé comme un trou noir.

5 commentaires:

  1. Moi qui pensait que l'homo sovieticus était de retour.

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  2. un livre indispensable je suis tout à fait d'accord et qui aide à comprendre ce qui se passe en ce moment aussi bien en Russie qu'en Ukraine

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    1. J'avais lu un article sur ce livre mais c'est ton billet qui m'a vraiment donné envie de le lire, donc merci !

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  3. Ou ton billet est passionnant. Il est comme un mini-reportage et je me suis laissée prendre.

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    1. Merci, cela me va droit au coeur ! Mais le livre est vraiment bon, faut dire.

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