La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 24 mars 2015

Le souvenir, le deuil et la peur existeront tant que je vivrai et aussi le dur labeur.

Marlen Haushofer, Le Mur invisible, roman traduit de l’allemand (Autriche) par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon, parution originale 1963.

Un très bon roman, mais assez déprimant.

La narratrice est une femme d’âge mûr. En vacances dans un chalet alpin, elle se trouve brutalement isolée du reste du monde par un mur invisible. À l’extérieur, tout semble mort. La voici seule, avec un chien, une chatte et une vache, dans un chalet dans une forêt. Pour vivre, elle va devoir planter les patates, couper du bois, prendre soin de la vache, passer l’hiver, s’adapter aux saisons… Elle livre un récit rétrospectif après un événement tragique auquel elle fait allusion en permanence, mais qui n’interviendra qu’à la toute fin.
Elle est seule et livrée là sans aucune explication. Est-ce une nouvelle arme qui a causé ce mur ? Reste-t-il des survivants ? On comprend que l’on se situe dans l’après guerre, dans un monde nucléaire, où les souvenirs de bombardements et les menaces d’apocalypse sont frais. Quelqu’un lira-t-il son récit ? Elle n’est pas un Robinson espérant une libération. De toute façon, avec la vache, pas question d’entreprendre de longues explorations. Il faut vivre chaque jour et prévoir le prochain hiver. Pas le temps ni l’énergie pour lancer une nouvelle civilisation.

Je reste un être humain qui pense et qui sent et je ne pourrai pas perdre l’habitude de le faire. C’est pourquoi je suis assise ici et écris tout ce qui s’est passé sans me soucier de savoir si les souris mangeront ou non ces pages.

Friedrich, Chêne sous la neige, 1829, Berlin, Ancienne galerie nationale

La femme, désormais sans identité, fait face avec courage et efficacité. Ce qui marque le plus est son lien avec les animaux qui la soutiennent et la nourrissent (pour la vache), mais surtout dont elle se sent responsable. Pas question de se laisser mourir en laissant les animaux prisonniers du mur. Cette responsabilité s’étend aux animaux sauvages, au gibier qui pullule dans cet enclos, aux corneilles. Elle n’est plus solidaire des êtres humains, qui semble-t-il ont tout détruit, tente de ne plus penser au passé et de n’envisager aucun avenir et de s’inscrire dans cette forêt.
On saura peu de choses de l’ancienne vie de cette femme. Elle a eu des filles, qu’elle aimait tant qu’elles étaient petites et dont elle s’est peu à peu éloignée. Elle a eu des relations difficiles avec les hommes. Elle est déçue par sa propre vie et se juge mal armée pour cette nouvelle, réelle et définitive existence.

Une dimension étonnante de ce livre est ce fort lien avec les plantes, les animaux et la terre qui l’environnent, alors même que le livre évite toute poésie de la nature, toute rêverie pastorale. Les pages où la femme reste sur l’alpage à regarder les étoiles ou le vent dans les herbes recèlent une inquiétude et une menace latente en dépit de la paix qui règne. La seule vérité est dans le travail à accomplir pour tenir bon.

Si j’agissais autrement, j’aurais sans doute peur de cesser peu à peu d’appartenir au genre humain et je craindrais de me mettre à ramper sur le sol, sale et puante, en poussant des cris incompréhensibles. Ce n’est pas que je redoute de devenir un animal, cela ne serait pas si terrible, ce qui est terrible c’est qu’un homme ne peut jamais devenir un animal, il passe à côté de l’animalité pour sombrer dans l’abîme.

7 commentaires:

  1. Je viens de le lire. Chronique très bientôt, enthousiaste également.

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    1. Quelle coïncidence ! J'attends ta chronique alors.

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  2. Je viens aussi de le lire, mais j'attends une autre blogueuse pour une lecture commune...(le billet est prêt depuis un bout de temps)

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    1. Je me demande ce qui m'a pris d'être en avance sur tout le monde, ce n'est pas le genre de la maison.

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  3. Oh il y a eu des billets il y a quelques semaines ou mois... Tu es bien, quoi! Un roman intemporel, pour sa lecture, en tout cas.

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  4. Un univers tout à fait étrange, à vrai dire...

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    1. Oui, c'est très perturbant. Je connais des gens qui veulent à tous prix trouver une solution ou une réponse, tellement cela dérange.

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