La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 9 juin 2015

Un idéaliste qui sait changer son fusil d’épaule.

Edgar Hilsenrath, Le Nazi et le barbier, écrit en allemand en 1971, première parution aux États-Unis en 1972, parution en Allemagne en 1977 et en 2010 en France (gloups) chez Attila, traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb.

Enfin ! Enfin lu ce livre qui a donc attendu cinq ans sur les étagères. Une merveille (au goût particulier).

Le narrateur est donc Max Schulz, aryen, bâtard et génocidaire. Car le lecteur sait très vite de quoi il retourne : Max Schulz, nazi, SS, personnel d’un camp de concentration, échappe à la justice des vainqueurs en prenant la place d’Itzig, son ami d’enfance, juif et tout ce qu’il y a de plus mort. Cette astuce le mènera jusqu’en Israël, combattant de Tsahal.

Dans tes yeux, Max Schulz, il n’y a pas l’âme d’un peuple, qu’il soit juif, allemand ou autre. Des yeux de grenouille. Ni plus ni moins.

La très grande force de ce livre est son humour, son cynisme et son immoralité authentique (on n’est pas dans l’eau tiède). Schulz semble a priori être un petit personnage médiocre trouvant sa voie dans le nazisme, mais il devient plutôt un brillant opportunisme, prenant le sens du vent et filant sur les crêtes. On n’est pas ici dans un polar où un tueur ferait tout pour se faire discret. Schulz a à cœur de raconter ses aventures, ses astuces – la vie ne serait pas drôle s’il fallait se cacher. Il se met en avant et devient le super juif, le héros, le combattant, le pionnier. Il fait partie de ces héros picaresques qui retombent toujours sur leurs pattes et qui repartent toute honte bue toujours en avant. À noter sa sincérité. Schulz n’est pas dans le calcul quand il se bat pour la naissance de l’état d’Israël, il s’engage passionnément dans sa nouvelle identité. Parce que ce roman est un hymne à la vie qui jamais ne s’arrête, même après l’Holocauste. Max Schulz est libre et il en jouit.
Chagall, Le Juif en noir et blanc, 1914, Kunstmuseum Basel, M&M
J’étais avide de tout voir. Je crois que quiconque vient ici pour la première fois est avide de tout voir, surtout s’il est juif, et encore plus s’il est un ancien nazi comme moi. Et s’il est les deux à la fois, comme moi, alors deux yeux ne suffisent pas.

La mort ne peut aller sans le sexe et le roman raconte aussi le viol d’un bébé qui n’en souffre pas, le marchandage du sexe contre des boîtes de conserve, un ancien SS devenu esclave sexuel d’une vieille sorcière, etc.
Rien n’est sacré sous la plume d’Hilsenrath : que ce soit le sang aryen, Hitler en nouveau Jésus, la Shoah, l’état d’Israël, la circoncision, les sociétés protectrices des animaux… tout passe au crible de son humour, d’un renversement des valeurs. Il se moque des préjugés et des certitudes, des discours ronflants et des identités établies, écornant sans retenue les problèmes de conscience et la morale – surtout la bonne. Ce roman ressemble volontiers à une danse macabre où le SS donne la main à ses victimes pour une ronde endiablée.

Il est le seul survivant d’une famille de sept personnes. Il s’imagine que les sbires d’Adolf Hitler ont transformé sa femme et ses cinq enfants en savonnettes. En tant que barbier, j’aurais aimé lui poser la question : quelle sorte de savon ? Il y en a de toutes sortes, c’est bien connu. Mais j’ai cru bon de me taire.

8 commentaires:

  1. J'ai vu une mise ne scène de ce roman, avec un homme seul sur scène, c'était magistral.
    Hilsenrath est un génie sombre !

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  2. Il faut que je lise ce roman car ce genre d'humour me convient tout à fait. Je te conseille "Mon Holocauste" de Tova Reich, très grinçant aussi.

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    1. J'en ai entendu parler, je me demande si c'est aussi percutant.

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  3. j'ai toujours un moment d'aprréhension

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    1. Ce n'est pas un sujet facile, mais il est traité de façon magistrale (même si évidemment ce type d'humour est extrêmement particulier).

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  4. Une lecture intelligente dont je me souviens encore.

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    1. Ça ne ressemble à rien d'autre, c'est en effet très frappant.

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