Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

jeudi 29 octobre 2015

Après tout, l’homme est plus proche du tigre que du panda. Mangez de la vache !

Ronaldo Menéndez, Cuentos caníbales (Contes cannibales), traduit du cubain par Sophie Gewinner, lu en édition bilingue Meet. L’éditeur ne précise pas de quel recueil sont extraites ces nouvelles, mais il semble que ce soit de Las Bestias, paru à Madrid en 2006.

Quatre courts récits qui ont un point commun : la recherche de la viande. Et le mauvais goût.
Dans Viande, deux hommes s’apprêtent à aller tuer et découper une vache dans un champ, mais cela ne se passe pas du tout comme prévu. Dans ce récit, la nuit est vivante, avec ses grenouilles, ses chauves-souris, ses lumières bizarres. Dans Abécédaire, un homme nourrit ses grands-parents de carottes. Et de lapin. Le lapin pêché sur les toits de la ville, vous connaissez ? Une drôle de recette…
La nouvelle la plus réussie est Des cochons et des hommes ou l’étrange cas de A. A est un lettré vivant dans un quartier très pauvre, au milieu d’une population noire qu’il déteste. Mais A s’est décidé à élever un porc pour améliorer l’ordinaire. Sa vie bascule, voilà le professeur qui discute avec les gamins des rues. Jusqu’au jour où… je ne vous dis rien, c’est violent et absurde, cruel et fou, frôlant le fantastique.
Enfin, Menu insulaire est un hymne à une île à l’économie soi-disant socialiste, où l’on meurt de faim, où chacun élève un porc dans sa salle de bain, où l’on pêche des lapins sur les toits des villes, mais où la culture gastronomique est infinie et merveilleuse – mais qui peut manger de ces plats-là ? On aura reconnu le modèle – Cuba.

Boissieu, Porc de profil, XVIIIe siècle, Bayonne, musée Bonnat RMN. 
Les héros sont souvent des intellectuels, spécialistes des étrusques ou de Platon, rêvant sur un art de vivre disparu, entretenant un lien complexe avec le peuple et les pauvres, leurs plus proches voisins. Ce n’est pas un roman sur la famine ou sur la difficulté à se nourrir, mais sur l’envie et le besoin de viande. L’être humain se définit par sa capacité à manger la chair des autres animaux, c’est en cela qu’il est cannibale. La lutte pour la vie va de pair avec la lutte pour la viande et dans ce contexte la lutte de classes sociales se tient entre ceux qui possèdent les vaches et ceux qui les volent.
Dans cet univers, le cochon est un animal magique. La « sombre machine à dévorer tout sauf son propre corps » s’élève dans les cours et les baignoires, mange comme les humains, mange les restes de soupe, dispute ses repas aux humains et se mange. Ou se vole.

Tirelire en forme de cochon, Sèvres, Musée de la céramique, RMN.
C’est assez facile à lire en espagnol. Le texte est vivant.

Los cogimos mansitos-mansitos. Robándose una vaca. Una vaca sagrada, una montaña de carne con ojos, una hamburguesa viva. Aunque ya no está viva. Los muy cabrones le dieron la puñalada, liberaron de un tajo su ánima dell astre bovino que la sometía. Y ahora el ánima debe estar en el paraíso de las vacas (todas la vacas son inocentes) ; o haciendo fila para reencarnar lo antes posible en algo profundo como un calamar o una ameba.

On les a cueillis comme des fleurs. En train de voler une vache. Une vache sacrée, une montagne de viande avec des yeux, une entrecôte vivante. Enfin, elle ne vit plus. Ces couillons l’ont poignardée ; d’une seule entaille, ils ont libéré son âme du fardeau bovin qui l’accablait. À l’heure qu’il est, l’âme doit être au paradis des vaches (toutes les vaches sont innocentes) ou en train de faire la queue pour se réincarner au plus vite en quelque chose de profond – un calamar, ou une amibe.

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